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« Au bout du tunnel, un rayon de lumière »
(EXTRAITS)
Chapitre 9 (Suite)
Florence, le personnage principal du roman, est à l'hôpital. Elle rencontre Bettina, une enfant très malade...
........ « Dans cette chambre qu’elle trouvait sinistre, elle avait tout le temps de penser à lui, de laisser son imagination s’évader hors du temps. Les yeux fermés, elle se laissait aller au souvenir de leurs étreintes passionnées, de leur tendre complicité amoureuse. Des moments de volupté et d’éternité. Elle n’oublierait jamais un certain après midi où, repu d’amour, il s’était abandonné à la tiédeur de ses bras, l’espace de quelques minutes. Il s’était endormi en l’enlaçant tendrement. Au bord de l’extase, elle lui avait caressé doucement les cheveux, était descendu lentement le long de sa nuque, de ses épaules jusqu’au dos. Comme pour l’envelopper de toute la tendresse enfouie au plus profond de son propre corps. Le temps s’était arrêté. Elle aurait pu répéter ces gestes empreints d’une troublante sensualité à l’infini. Durant cet instant merveilleux, elle eut cette impression étrange qu’il n’appartenait qu’à elle, qu’il avait toujours été là, à ses côtés, qu’ils s’étaient toujours aimés.
Pendant ce moment délicieux, elle avait pris un plaisir fou à sentir l’odeur de sa peau. Lorsqu’elle avait rencontré Pierre, elle s’était étonnée qu’il porte la même eau de toilette que son frère Simon. Davidoff. Etrange coïncidence… Elle ne lui avait jamais confié ce détail, de peur qu’il ne le prenne mal, et qu’il ne supporte pas la comparaison. Mais toutes les précautions prises n’avaient au final servi à rien. Pierre était parti blessé dans son amour propre et dans son cœur.
Se pouvait-il qu’il ait oublié ces instants magiques ? Qu’il ait décidé d’y renoncer pour toujours ? L’idée même qu’il puisse ne pas revenir vers elle lui était insupportable. Elle restait désespérément sans nouvelle de sa part. Le délai fixé était dépassé d’une journée. Sans doute avait-il essayé de lui téléphoner à l'appartement, au bureau ? Etait-il au courant de son hospitalisation ? Sa collègue Béa l’en avait sûrement tenu informé. Cela ne faisait aucun doute. A moins qu’il ne se soit pas manifesté. Qu’il ait préféré garder le silence encore un peu. Elle ne s’était pas trompée de date pourtant. Elle en était absolument certaine. Son mutisme la rendait folle d’inquiétude. Attendait-il qu’elle se décide la première à le contacter? Voulait-il qu’elle le supplie de revenir vers elle ? Un coup d'oeil à l'écran de son portable l'emplit d'angoisse. Aucun appel en absence, aucun message...
Elle savait désormais qu’elle souffrirait toujours d’anémie. L’alerte avait été sérieuse. Il lui faudrait apprendre à se ménager un peu plus qu’elle ne l’avait fait jusqu'à présent. Maintenant elle était fixée. Pierre n’avait nul besoin de se coltiner à plein temps une femme fragile, fatiguée au moindre effort. Elle était maigre à faire horreur. Il ne devait pas la voir dans cet état. Il lui sembla plus sage de garder le silence et de laisser l'absence s'installer...
Le professeur, d’ordinaire si paternel envers elle, s’était montré d’une fermeté inattendue. Il lui expliqua que le malaise dont elle avait été victime aurait pu lui être fatal. Arrêt cardiaque évité de justesse! On l’avait amenée aux urgences in extremis ! Elle avait largement abusé des forces dont elle ne disposait pas vraiment. Les analyses de sang s’étaient révélées assez critiques. Il était pour l’heure inquiet sur l’efficacité des traitements, mais plus encore sur sa faculté à reprendre le dessus. Il la trouvait peu combative, et profondément déprimée. Il fallait absolument qu’elle retrouve un meilleur moral si elle espérait recouvrer la santé.
Elle dormait énormément, surtout le matin. Une vraie marmotte perdue dans son refuge artificiel. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le troisième jour, elle sursauta bien malgré elle. Une petite fille, blafarde, vêtue d’une blouse blanche, la regardait fixement. Depuis combien de temps était-elle là à l'observer ? Elle tenait un chariot qui reliait son bras à une perfusion. Elle était aussi pâle que le vêtement de coton qui lui recouvrait le corps de la tête au pied. Elle avait le crâne dénué de cheveux. Sans bouger un cil, elle restait là, plantée à côté du lit de Florence. Ses yeux, d’un bleu intense, étaient profondément cernés. Les deux petits globes trahissaient une intense tristesse. C’en était presque insoutenable. Son petit corps frêle se laissait deviner au travers de la blouse inadapté à son corps frêle. La main qui tenait le chariot était décharnée. Avec un peu d’imagination, personne n’aurait eu de peine à imaginer cette enfant rescapée d’un camp de déportés juifs. Il ne lui manquait plus qu’un numéro d’identification tatoué sur le bras.
Gênée par l’insistance du regard de cette fillette, Florence lui décerna un timide sourire, histoire de tester sa réaction. Mais elle n’en eut aucune, affichant même une certaine indifférence à son message de sympathie. La petite visiteuse avait l’air plongé dans ses pensées. Le silence devenait pesant. Florence ne savait pas quoi faire. Il fallait briser la glace.
- Bonjour, demoiselle, que fais-tu là ? Tu ne devrais pas être dans ta chambre ?
Sa question ne reçut aucun écho. S’était-elle perdue dans les dédales des couloirs ? Souhaitait-elle retrouver son chemin ? Ou était-elle simplement muette ?
- Bon. Je vois. Tu ne veux pas me répondre, alors je vais appeler l’infirmière. Tu es sans doute perdue. Elle te raccompagnera dans ta chambre.
Elle chercha l’interrupteur de la sonnette, mais ne le trouva pas. Il devait sans doute s’être glissé derrière les oreillers qui lui maintenaient le dos droit. Au moment où elle allait appuyer sur le contacteur, une petite voix fluette lui ordonna de s’arrêter.
- Non, n’appuie pas, c’est pas la peine. J’ai le droit de me promener partout où je veux. C’est l’infirmière qui l’a dit.
- Ah bon ! Dans ces conditions. Comment t’appelles-tu ?
La jeune intruse, qui se tenait toujours à côté du lit, s’enferma de nouveau dans le silence. Intriguée, Florence fit des efforts désespérés pour relancer la conversation. Au bout de quelques francs sourires et mimiques amicales, elle consentit à répondre du bout des lèvres.
- Bettina. Bettina Dancour. Avec un « r » au bout. Il n’y a pas de « t ». Tout le monde veut mettre un « t », mais il n’y en a pas.
- Ok, j’ai bien compris. Dancour, avec un « r » au bout. Bettina, en voilà un très joli prénom. Et quel âge as-tu Bettina ?
- J’ai huit ans. Hier, c’était mon anniversaire.
- Oh ! Bon anniversaire alors. Je suppose que tu as reçu des cadeaux ? Tous les enfants ont des cadeaux à cette occasion.
- Oui, on m’en a donné un.
- Ce sont tes parents qui te l’ont offert ? Et qu’est ce que c’est, dis-moi ?
- Mes parents sont morts. Je ne me souviens plus quand. Et toi, tu as des parents ?
- Et bien, oui. Mais ils sont assez vieux maintenant.
- J’aimerais bien en avoir des parents, même des vieux.
- Excuse-moi si je t’ai fait de la peine.
- Ca fait rien, de toute façon, les miens, ils étaient méchants.
Florence ne pouvait décidemment pas ouvrir la bouche sans faire une gaffe. Cette petite portait toute la misère du monde sur ces épaules, et il fallait qu’elle en rajoute encore. Elle tenta de changer de sujet, en se donnant un air enjoué.
- Qui t’a donné un cadeau, alors ? Raconte-moi.
- C’est ma Nanie. Elle est très gentille, Nanie.
- J’en suis certaine. Cela fait longtemps que tu es ici ?
- Une semaine. Mais je viens souvent à l’hôpital. Nanie me dit que c’est pour que je devienne une grande et belle jeune fille. Comment tu t’appelles ?
- Florence. Ce n’est pas aussi joli que Bettina, mais il faut faire avec.
- Moi je trouve que c’est beau. T’as quel âge ?
- Quarante neuf ans.
- Déjà ! T’es vieille ! Nanie, elle, elle a quarante cinq ans. Enfin je crois.
Cette réflexion, naturelle de la part d’une enfant de cet âge, vint rajouter à la peine de Florence. Elle avait raison, elle n’était plus digne d’être aimée, surtout pas par Pierre qui était toujours très séduisant.
- Tu as raison, je suis vieille. Et je me sens vieille.
- Oui, mais tu es gentille. Enfin je crois.
Au fur et à mesure de la conversation, le visage de Bettina commençait à se décontracter. Sa petite moue de Pierrot triste commençait à se dissiper, lorsque Dolorès, l’infirmière attitrée de Florence, fit brutalement irruption dans la pièce, brisant le contact naissant entre les deux malades.
- Non mais dîtes donc ! Qu’est ce que vous faîtes là, jeune fille ? Madame Petrucci te cherche partout. Fais-moi le plaisir de filer, et en vitesse, elle t’attend !
Sous ses airs bourrus, Dolorès ne faisait peur à personne. Les enfants l’adoraient. Son accent espagnol aurait déridé le plus triste d’entre eux. Comme si elle s’attendait aux foudres de l’infirmière, Bettina ne discuta pas les ordres, et fit faire demi-tour à son chariot avec une grande aisance. Une question d’entraînement sans doute. Avant de quitter la pièce, elle se retourna vers Florence, et lui lança un petit air de chien battu. Puis elle se tourna vers Dolorès.
- S’il te plait ! Je pourrai revenir voir la dame ?
- Oui, si elle est d’accord, pourquoi pas ? Mais pour l’instant il faut retourner dans ta chambre, on a besoin de toi là bas. Sois gentille Bettina. Et puis il faut que je m’occupe des soins de Madame Levigier.
- Au revoir, Florence. Je reviens te voir demain. Tu seras encore là demain?
- Je serai là demain, et encore après demain. Fais ce que te dit Dolorès, maintenant.
Florence lui envoya un baiser à distance, et lui fit un clin d’œil d’encouragement. Elle attendit, pour assouvir sa curiosité, que la petite fille soit sortie de la pièce, ce qui prit un peu de temps à cause du chariot à perfusion.
- Bettina a l’air bien malade. C’est grave ?
- Cancer. Néphroblastome pour être plus précise. La pauvre petite. Elle n’a vraiment pas de chance. C’est une gamine de l’aide sociale à l’enfance. Il y a vraiment des gosses qui démarrent mal dans la vie. C’est Madame Petrucci qui s’occupe d’elle. Elle l’appelle Nanie. Cela fait quatre ans qu’elle vit chez elle. Je ne comprends pas comment elle est arrivée jusqu’à votre chambre ! Elle est hospitalisée dans l’aile gauche du pavillon. Elle a dû traverser pas moins de trois couloirs avant d’arriver ici. Ce qui est bizarre, c’est que personne ne lui ait fait faire demi-tour! Tout le personnel la connaît. Je m’étonne qu’elle vous ait adressé la parole. D’habitude il faut inventer des trucs inimaginables pour qu’elle accepte de dire un mot.
- Pourquoi ne pouvait-elle venir jusqu’ici ? Les enfants n’ont pas le droit de sortir de leur chambre ?
- Si bien sûr, mais à l’intérieur du service dans lequel ils sont soignés.
- Est ce que cela veut dire qu’elle ne pourra plus revenir ?
- En principe non. Si tous les malades commençaient à déambuler dans les couloirs comme bon leur semble, on ne s’en sortirait plus. Voyez un peu le désordre que cela ferait ! Il faudrait doubler les effectifs des aides soignantes ! Et puis, il ne vaut mieux pas qu’elle s’attache à vous. Elle a assez souffert comme ça, à son âge. Je ne connais pas toute son histoire, mais à ce qu'il paraît, la vie ne l’a pas vraiment gâtée. Je crois bien qu’elle a été battue à plusieurs reprises par son père, si l'on en croit ce que Madame Petrucci a révélé au médecin référent. Et puis maintenant, cette maladie ! Les enfants ne devraient jamais avoir à subir ce genre de choses ! Il n’y a pas de justice.
- J’en ai la chair de poule rien qu'à vous entendre. C’est dommage, j’aurais bien aimé la revoir. Elle avait l’air si triste. Mais vous avez raison. Si tout va bien, je quitterai l’hôpital rapidement. Alors autant ne pas la décevoir davantage. Allez, dites-moi tout. Quand pourrai-je retourner dans la jungle ? J’ai des affaires à régler d’urgence dehors.
- Cela ne dépend que de vous Madame !... »
Chapitre 14
Bettina, que les époux Lecoin souhaitent adopter, ne s'habitue pas dans son nouvel environnement....
« La maison des Lecoin était belle, immense, cossue. Elle n’avait rien de comparable avec les endroits sobres, à la limite du dénuement, dans lesquels Bettina avait vécu dans sa prime enfance. La petite fille était passée du plus sordide, lorsqu’elle habitait chez ses parents, au plus douillet, lorsqu’elle avait intégrée le domicile des Petrucci. Bettina était perdue dans cet espace aux multiples pièces, aux couloirs interminables, au carrelage froid comme de la glace. Elle avait l’impression de se trouver dans un labyrinthe, dans une prison dorée, dont elle ne savait comment s’échapper. Tout lui apparaissait affreusement lugubre, sans chaleur. Elle préférait de loin la maison feutrée de Nanie. Elle préférait encore l’appartement de poupée de Florence. Elle avait instinctivement détesté cet endroit dès son arrivée.
Pourquoi l’avait-on amenée ici, dans cette maison froide? Pourquoi personne ne tenait-il compte de son avis ? Frankie, Marlène et Julia avaient été consultés lorsqu’il avait fallu décider de leur avenir. Pourquoi n’avait-on pas agi de la même façon avec elle ? Probablement parce qu’elle était encore très jeune, et que l’on ne peut se fier au jugement d’une fillette ? Pourtant ce n’était pas une petite fille comme les autres. Elle avait mûri bien avant l’âge, malgré elle. La maladie, tenace, impitoyable, l’y avait contrainte. Les adultes ne voyaient que sa petite taille, et sa fragilité apparente, ignorant sa force de caractère hors du commun…
La demeure des gens que l’on désignait effrontément comme ses nouveaux parents, était une très grande maison bourgeoise à trois étages, avec des plafonds très hauts, parés de moulures magnifiquement dorées. Des tableaux de peintres renommés étaient fièrement accrochés sur chacun des murs. L’ordre y régnait en maître. Cet aspect impeccable contrastait avec le foutoir permanent entretenu par la famille Petrucci. Tous les matins, Carmen, la femme de ménage d’origine espagnole, au service des Lecoin depuis dix ans, lavait les sols, passait l’aspirateur, époussetait chacune des pièces, astiquait chaque bibelot, sans broncher. Elle préparait également le dîner du soir, même si cette tâche ne rentrait pas véritablement dans ses attributions. Ses généreux employeurs la rémunéraient au delà du tarif légal. Cela méritait bien quelques entailles au règlement de la profession.
Marjorie Lecoin était une brillante avocate spécialisée dans le droit international. Des entreprises des plus réputées s’arrachaient ses services. Il n’était pas rare que son travail l’obligeât à se déplacer à l’étranger pour plusieurs jours, le temps de constituer les dossiers de ses clients fortunés. Mais sa carrière passait aujourd’hui au second plan. A quarante-sept ans, elle avait choisi d’être mère. Cela valait tous les sacrifices de la terre. La perspective d’avoir à s’occuper de Bettina la comblait de bonheur. Elle avait immédiatement craqué pour cette enfant au physique si frêle, au regard si triste, mais si attachant. Le destin l’avait placée sur son chemin. Du moins y croyait-elle sincèrement. Un cadeau inespéré après des années d’acharnement, d’abord pour être enceinte, sans succès, puis pour obtenir l’agrément en vue d’adoption. Enfin sa vie prenait un sens. Elle ne se sentirait plus différente des autres femmes. Ses sœurs n’exhiberaient plus leur gros ventre sous le nez, comme elles aimaient si innocemment le faire. Après avoir adopté Bettina, elle arrêterait de vivre chacune de leur grossesse comme une provocation permanente.
Son intelligence compensait un physique un peu ingrat. Elle était grande et maigre, dépassant d’une dizaine de centimètres la taille de son mari. Les traits de son visage étaient durs, ses yeux enfoncés aux creux de leur orbite, ses lèvres minces. La nature ne l’avait pas vraiment gâtée, mais son élégance faisait souvent oublier son manque de grâce. Mais depuis qu’elle avait cessé de travailler, les tailleurs de style haute couture avaient fait place à des tenues plus décontractées. Son apparence de femme au foyer n’avait plus rien à voir avec celle de la femme d’affaires impitoyable. Et Marjorie se réjouissait de casser enfin son image de pimbêche insensible que ses parents avaient encouragée. Un autre rôle l’attendait aujourd’hui, un rôle qui allait la réconcilier avec elle-même.
Marjorie Lecoin formait un couple assez mal assorti avec son mari Michel. Au contraire de son épouse, celui-ci avait des allures de dandy mondain. Son physique avantageux en faisait un homme très courtisé par les femmes, jeunes et moins jeunes. Pour ajouter à son charme naturel, il était le patron d’une grande société commerciale. Héritier d’une famille très fortunée de la région, son emprise sur le monde des affaires était respectée. Lorsqu’on les regardait tous les deux, la première question que l’on pouvait se poser était de savoir quelles affinités avaient pu les rapprocher. S’étaient-ils unis sur la base d’un arrangement familial ? C’était la première chose qui venait à l’esprit.
Accaparé par un emploi du temps démentiel, Michel Lecoin ne faisait que croiser Marjorie. Quand la pression devenait insupportable, tous les deux s’accordaient quelques jours de vacances dans un lieu paradisiaque, d’où ils ne manquaient jamais de ramener quelques pièces de collection rarissimes, pour décorer leur maison. Mais ces moments de partage étaient-ils suffisants pour garantir l’harmonie au sein du couple ? Mariés depuis près de vingt ans, la passion des premiers jours s’était émoussée, et le feu de l’amour s’était désespérément éteint. Comme beaucoup de couples qui se retrouvent dans la même situation, au bout d’un long chemin. Ils vivaient aujourd’hui comme de très bons amis, ayant en commun un goût immodéré pour les objets de valeur, les pièces d’antiquité. Toutes ces reliques rapportées du bout du monde donnaient du fil à retordre à Carmen, qui maudissait en secret les voyages de ses employeurs. Ils étaient également habitués aux sorties mondaines. Et dans ce milieu bourgeois, les occasions ne manquaient pas. Il était toujours de bon ton de se montrer dans la haute société, lorsqu’on occupait une place aussi enviée que la leur sur le devant de la scène publique.
Perdus dans un océan d’ennui sentimental dans lequel ils s’enfonçaient un peu plus chaque jour, Marjorie et Michel se réjouissaient à la venue d’un enfant qui réveillerait peut-être leur couple chancelant. Marjorie était sans aucun doute la plus accrochée à ce projet ambitieux. Il lui avait fallu pas moins de cinq ans d’acharnement pour convaincre son mari des vertus de l’adoption. En ultime recours, elle était allée jusqu’à le menacer de divorce en cas de refus catégorique. De guerre lasse, il avait fini par s’incliner devant les exigences de sa femme. Un divorce dans la famille, il ne pouvait en être question ! Il fallait rester unis, même dans l’adversité. Et puis, après tout, elle avait peut-être raison. Un peu de vie dans cette maison fantôme, cela pourrait devenir amusant.
Bien sûr ils auraient préféré accueillir un bébé en bonne santé, plein de promesses, mais à leur âge, il était inutile d’espérer qu’un tel projet ait une infime chance d’aboutir. Trop aveuglés par l’intérêt qu’ils vouaient à leur travail respectif, ces derniers avaient placé leur vie privée entre parenthèses, et le temps avait filé à la vitesse de la lumière. Le réveil de ces deux monstres de boulot, à l’aube de la cinquantaine, avait été brutal.
Ce fameux lundi, Bettina fut accueillie comme une petite princesse. Cadeaux à profusion. Pas moins de quatre poupées, un train électrique et deux peluches ! Et puis il fallait voir sa chambre. Un vrai palais ! Un grand lit de deux personnes, un bureau en pin massif, un cartable rempli de cahiers et de stylos de toutes les couleurs ! Rien de trop beau pour la nouvelle pensionnaire des lieux ! Les futurs parents n’avaient pas fait les choses à moitié ! Ils n’avaient pas lésiné pour en jeter plein la vue à la petite fille issue d’un milieu plus que modeste !
Cet élan de générosité ne produisit pas l’effet escompté. Bettina préfère son vieil ours en peluche tout sale, qu’elle garde bien serré contre sa poitrine, aux peluches neuves qui n’ont pas d’odeur. Elle n’a cure du luxe qu’on lui offre sans pudeur. Elle s’en fout de tous ces cadeaux somptueux. On ne l’achète pas si facilement. Elle n’a jamais été habituée au confort. Elle ne se plait pas dans ce décor de riche. Elle veut partir de cette horrible maison.
Pourtant Madame Lecoin se montre très gentille. C’est une évidence qui n’échapperait à personne. Elle fait tout ce qu’elle peut pour mettre à l’aise la fillette. Elle lui parle doucement, lui caresse les joues. Elle lui montre un album photos, les portraits des membres qui constituent sa nouvelle famille. Bettina regarde d’un œil distrait, uniquement pour se montrer polie. Avant de partir, Nanie lui a fait la leçon. Elle doit laisser de côté son langage châtié, et ses attitudes blessantes. Elle est accueillie chez des gens bien comme il faut. La petite fille a promis qu’elle essaierait d’être aimable, juste pour lui faire plaisir. Elle lui manque tant. Quand est-ce qu’elle va venir la rechercher ?
Monsieur Lecoin est souvent absent. Tant mieux. Il est distant, comme s’il n’était pas concerné par sa présence. Comme si c’était une étrangère en visite. Tout juste un bonjour et un bonsoir de temps en temps. Et une bise sur le front. Du bout des lèvres. Le minimum garanti en somme. Elle, elle n’a rien fait. Elle n’a pas demandé à être là. Bettina n’est pas prête à l’appeler papa ! Mais sa curiosité l’emporte sur sa propre indifférence. Elle tâte le terrain auprès de Marjorie.
- Dis Madame, pourquoi il ne me parle pas votre mari? Il est fâché contre moi ?
- Mais non, voyons ! Que vas-tu imaginer ! Il est très pris tu sais. Il a beaucoup de travail ces temps-ci. Mais ne t’inquiète pas. Dans quelques jours cela ira mieux. Et puis, il faut qu’il s’habitue à l’idée d’avoir une petite fille à la maison! Cela fait si longtemps que nous ne vivons qu’à deux. Tu vas voir, bientôt nous partirons en vacances tous les trois ensemble, et ce sera formidable.
- Oui, mais, il ne m’aime pas, je le sens bien.
- Tu te trompes. Seulement il ne sait pas encore te le montrer. Il ne sait pas comment s’y prendre ! Laisse-lui un peu de temps. Tu n’es pas bien ici ?
- Si, Madame, mais je m’ennuie un peu.
- S’il te plait Bettina, pour l’amour du ciel, arrête de m’appeler Madame ! J’ai l’impression d’avoir un âge canonique ! Pardon, d’être une très vieille femme. Tu sais, je serai ta maman quand nous t’aurons adoptée. Alors il faut que tu t’habitues à m’appeler ainsi. Cela sera plus facile pour toi si tu t’y mets dès aujourd’hui !
- Oui, mais ma maman est morte, et mon papa aussi. Et ma seconde maman, c’est Nanie.
- C’est très triste, je sais !... Mais tu n’es pas heureuse d’avoir une vraie maman ? Je t’aime déjà beaucoup! Dès que je t’ai vue j’ai compris que nous étions faites l’une pour l’autre.
Cette phrase trop affirmative effraya l’enfant. Pour qui elle se prenait celle-là ? Elle tourna les talons, et fit mine de quitter la pièce. Mais par défi, elle se retourna et lui balança une salve de mots assassins, comme elle savait si bien le faire quand elle était en colère :
- Mon autre maman c’est Nanie, un point c’est tout ! Toi tu n’es pas ma mère, et tu ne le seras jamais.
- Voyons Bettina, sois raisonnable. Madame Petrucci est ton assistante familiale, elle n’est pas ta maman. Et ne le sera jamais. Et tu le sais très bien ma chérie. Michel et moi souhaitons t’offrir une nouvelle vie ! Tu ne manqueras de rien. Tu pourras faire des grandes études ! Réfléchis à la chance que tu as au lieu de te cabrer sans cesse ! Peu d’enfants ont cette opportunité !
- Je m’en fiche ! Je n’ai rien demandé à personne moi! On ne m’a même pas demandé mon avis ! Moi je voulais rester avec Nanie ou avec Florence ! Mais tout le monde s’en fiche de ce que je pense ! Je veux m’en aller d’ici !
Marjorie contenait ses larmes. Cette fillette avait du caractère, et elle pressentait que créer des liens affectifs forts avec elle ne serait pas chose facile. Elle était cependant décidée à ne pas baisser les bras.
- Ne sois pas méchante, je t’en prie ! Tu verras, lorsque je t’aurai montré ta nouvelle école, et que je t’aurai présenté tes cousins, tu changeras d’avis, j’en suis certaine ! En attendant viens ici me faire un petit baiser pour te faire pardonner.
Au lieu d’effectuer le geste tant espéré par Marjorie, la fillette lui asséna l’ultime estocade de cette conversation qui ne menait nulle part.
Non, non et non ! J’ai pas envie ! Je veux rentrer chez moi. Je te déteste ! Je te déteste ! Jamais tu seras ma mère ! Jamais… »
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