La vengeance de Satan !
(Extrait 1) I Et voilà ! Ils ont tout fait sauter ! gueulait l’ange Gouffarel en entrant dans la salle du trône. Et bien que ce fut interdit en ce lieu, il ne put s’empêcher de jurer : ah ! Les cons ! Dieu ne comprit pas tout de suite ce qui valait à l’ange de se mettre en pareil état, alors qu’en principe il aurait dû le savoir puisque Dieu sait tout ! En principe. Qui ? Quoi ? fit-il tout éberlué en crachant la fumée de son pétard. Les Hommes, mon Dieu, ils ont tout fait sauter !... Encore une guerre ?... Non, même pas ! Seulement quelques réacteurs atomiques négligés par les Russes… et puis ça s’est propagé dans les tas de ferraille entassés un peu partout avec des fuites radioactives… Y a plus de Terre, Seigneur ! La nouvelle était si terrible que notre Créateur en resta bouche bée, que son pétard lui tomba dans la barbe et que si Gouffarel n’avait pas été là pour saisir un extincteur à peine révisé… personne ne peut dire ce qui se serait passé ! - Oh putain ! jura le Bon Dieu avec sa barbe encore toute dégoulinante à cause du jet de l’extincteur. Il était tendu, les pupilles dilatées, en mydriase comme on dit en pareil cas. Son regard était si fixe qu’on aurait pu croire qu’il pensait, mais il ne pensait pas, il avait trop de mal à rassembler ses idées ; il dut même se gratter la tête plusieurs fois, et quand Dieu se gratte la tête plusieurs fois c’est que non seulement il a du mal à rassembler ses idées, mais aussi qu’il a du mal à s’extirper de son trône. Faut dire que la nouvelle l’avait pétrifié. Pour un certain temps seulement, car pour pétrifier Dieu plus d’un certain temps, faut pas y compter ! - Eh ! merde. Lâcha-t-il en rotant vu que cette histoire l’avait un peu ballonné. Après tout le mal que je me suis donné à les faire beaux et intelligents ! parvint-il à ajouter sans roter. - Eh oui, tu les avais faits à ton image, lui confirma Gouffarel tout penaud et visiblement perturbé. Ensuite il y eut un silence. Un long silence pendant lequel Dieu se grattait furieusement sous les aisselles en se croisant les bras sur la poitrine comme il le fait toujours dans les situations difficiles. Puis il rompit ce silence devenu trop pesant et aussi parce qu’il finissait par s’irriter à force de se gratter sous les aisselles. Je voudrais pas dire, mais c’était vraiment de sales cons ! Des abrutis ! Des dégénérés ! Gouffarel se triturait les doigts. Il avait envie de dire quelque chose, mais il n’osait pas. - Ben quoi ? Lui lança Dieu énervé par ce manège. Pourquoi tu te tortilles ? - Mon Dieu, moi non plus je voudrais pas dire, mais je te le répète, tu les avais faits à ton image… - Ouais !… Mais y a longtemps, lui répondit Dieu en s’envoyant une main par-dessus l’épaule. Dieu resta un instant faussement pensif, car en réalité il ne pensait toujours pas. Puis il finit par ajouter sans trop y penser : - Depuis, ils s’étaient transformés, répondit-il donc sans y penser. - Je reconnais que ça, c’est vrai mon Dieu ! Au début, y avait de charmants garçons et leurs femmes étaient belles… Dieu le coupa en se laissant retomber sur son trône. - Ne dis pas n’importe quoi, Gouffarel ! Au début, c’était des singes ! Ensuite ils ont évolué… Enfin… C’est Darwin qui l’a dit. En tout cas, sur la fin, ils me ressemblaient : ils étaient beaux ! - Mais qu’est-ce qu’ils étaient couillons ! Tu comptes les refaire ? Avachi sur son trône, Dieu resta pensif. La nouvelle de Gouffarel était plutôt mauvaise et il y avait de quoi se sentir un peu abattu. Finalement, après avoir réellement pensé, il poussa un long soupir et répondit : - Je sais pas, eh ! C’est que c’est du boulot ! Tu t’en rends compte ? Très fatigué par sa vadrouille entre Terre et Ciel, l’ange s’était quelque peu assoupi. Dieu quitta son trône pour venir lui gueuler en plein dans le cornet : - Oh ! Gouffarel ! Quand je parle, tu pourrais m’écouter, quand même ! Gouffarel sursauta. Dieu ajouta : - Pour refaire la Terre avec tout ce que j’avais mis dessus, il va falloir quelques milliards d’années… Et encore… Et encore… C’est que pour la faire, c’est comme pour l’Univers, schématiquement je sais, mais dans le détail ? Pouet-pouet ! Jusqu’à un certain point c’est scientifique, mais après ? On triture, on mélange, on assèche et on dessèche et puis on mouille et on remouille, et encore et encore… y a plus de calcul, c’est plus du savoir, c’est du rêve, de l’inspiration, un boulot de poète ! Tu comprends ça, Gouffarel ? L’ange ne lui répondit rien. Il avait repiqué du nez dans un petit nuage cotonneux qui passait juste à sa portée. Alors, Dieu le secoua, cette fois vertement, et lui ordonna de lui répéter la formule de l’invention de la Terre. - Eh ben voilà, commença le subordonné, d’abord il faut prendre un morceau d’étoile, on le roule bien pour en faire une boule, et cette boule on la jette dans le système solaire. Ensuite, y a plus qu’à attendre que ça refroidisse en faisant de la vapeur. Et après… - Après ?… Gouffarel avait un énorme trou dans la mémoire. Un trou noir qui aspirait tout et qui, par sa masse colossale, ne laissait rien ressortir, pas même un semblant de lumière. Ce qui semblait confirmer la théorie des trous noirs. À ceci près cependant : c’est que les trous noirs dans l’Univers ne sont qu’hypothèse, tandis que dans la tête de Gouffarel… En tout cas, Dieu qui ne s’est jamais intéressé qu’à l’absolu se moquait bien de la relativité, qu’elle soit générale ou restreinte, mais ce trou noir dans la tête de Gouffarel, ça le contrariait au plus haut point. Il en sortit de ses gonds. - Et voilà, gueula-t-il donc en sortant de ses gonds, tu as oublié ! Il frappa furieusement des pieds contre le sol et, pour calmer sa colère, s’alluma un autre joint. - Jusque là, c’est pourtant simple, dit-il avec sa sérénité divine retrouvée. Mon pauvre Gouffarel, c’est pas une tête que tu as, c’est une passoire ! Je vais encore t’expliquer : quand la vapeur s’élève, les rayons du Soleil n’arrivent pas à la traverser, si bien que la Terre est dans la nuit. Elle est agitée par des jets de lave et toutes sortes de soubresauts. Alors, je dis : Que la Lumière soit !… - Ah ! oui, le coupa Gouffarel en se tapotant la tête dans laquelle il avait un trou noir. J’y suis ! Maintenant je me souviens. Tu dis : Que la Lumière soit ! et la Lumière fut … Tout en l’écoutant, Dieu affichait un air consterné. - Quoi ? lui demanda l’ange dépité par cet air consterné. C’est pas ça? - Eh ouais ! Mais c’est ta conjugaison qui va pas. Pour dire Que la Lumière fut ! il faut que ce soit au passé. Mais là, tu ne racontes pas ce qui est arrivé jadis. Tu es au présent. Alors, quand je dis Que la Lumière soit !, La Lumière est ! Et pour que la lumière est, qu’est-ce qu’il faut faire ? - Ah, ça je le sais ! s’exclama l’ange en trépignant de joie. - Eh ben ? Si tu le sais, dis-le ! - D’accord, je le dis : il faut que la vapeur se refroidisse pour se transformer en eau et qu’il se mette à pleuvoir. Comme ça, l’eau d’en haut descend en bas, tombe dans les creux de la terre, forme les océans et ça sépare la terre d’avec les mers… et puis voilà, le tour est joué ! - Ouais ! Si tu veux… Mais c’est pas fini : maintenant, les rayons du Soleil éclairent la Terre puisqu’il n’y a plus de vapeur en l’air. C’est le Premier jour. Mais y en a encore cinq à se taper avant que je puisse me reposer. Il va falloir s’occuper des chaînes carbonées, fabriquer les premiers acides aminés, tout ça dans l’eau pour ne pas que ça dessèche, les associer entre eux pour faire des molécules de plus en plus complexes… Oh ! Putain, quand j’y pense… Que c’est compliqué ! J’en ai le tournis. Comme l’ange s’était de nouveau endormi, Dieu interrompit l’exposé de sa recette et se mit encore à gueuler : - Oh ! Gouffarel ! Tu m’écoutes ? Sinon c’est pas la peine que je me crève l’imagination à tout réinventer ! L’ange sursauta à peine et replongea dans sa ronflette. Alors, Dieu décida qu’il valait mieux abréger, d’autant que la suite lui posait problème, car elle était effectivement de ces choses que l’on peut faire sans trop savoir comment. - Et puis, merde ! lâcha-t-il rageusement en secouant Gouffarel. Y-en a d’autres dans l’Univers… je vois pas pourquoi je serais obligé de tout me retaper : les algues, les poissons, les oiseaux, les dinosaures, les singes et tout le bazar pour en arriver à ces crétins ! Ils ne me sont pas indispensables. Je pourrais me contenter de mes créatures sur les autres planètes! J’ai pas raison, hein ? Oh ! Gouffarel, je te parle ! - Ouais ! marmonna l’ange dans son demi-sommeil. Mais les autres ils sont pas vraiment à ton image… Il bâilla un bon coup, s’étira un peu et ajouta en direction du Bon Dieu : - D’ailleurs, ça vaut mieux pour toi, parce qu’ils ont de ces tronches… ça fait peur ! Je crois même que tu les as ratés. Encore que chez les Hommes y en avait de pas mal non plus. Tiens ! J’en ai vu un, la dernière fois… Oh le pauvre ! On aurait dit un clairon. Sur ces considérations très personnelles de l’ange Gouffarel, le Fils de Dieu entra tout guilleret dans la salle en agitant deux boules métalliques avec lesquelles il jonglait en les faisant claquer l’une contre l’autre. - Papa ! cria-t-il de sa voix nasillarde. On se fait une pétanque ? Mais Dieu n’avait pas le cœur à jouer. Il était tout triste. - Pas maintenant, fiston. J’ai pas la tête à ça… - Allez ! insista le Fils en sautillant comme un dadais. Une petite partie, ça va te remettre en forme. Et puis les autres, en bas, ils vont se dire : encore l’orage ?… Ils savent pas qu’ici aussi on joue à la pétanque… Dieu et Gouffarel le regardaient, chacun de son regard morne. Alors, Jésus cessa de faire claquer ses boules, inspecta leurs mines décolorées par la tristesse et aussi, il faut le reconnaître, l’ange par la fatigue et le Bon Dieu par la fumette. - Vous avez l’air bien abattu, leur dit-il de sa voix toujours nasillarde. C’est grave ? Pendant que le Fils s’offrait quelques entrechats pour égailler l’atmosphère, le Père tentait d’échapper à son immense souci en se prenant la barbe à deux mains. Il la tordait comme une serpillière pour l’assécher, car elle était encore trempée à cause du jet de l’extincteur. - Eh ouais ! finit-il par répondre au Fils. Ils ne diront plus que c’est l’orage, ni qu’on roule des sacs de patates… Plus rien ! Il s’approcha de Jésus, lui passa un bras sur les épaules et lui déclara d’une voix affligée pleine de trémolos : - Mon pauvre petit, en bas c’est fini : y a plus d’hommes, plus d’Adam, plus d’Eve, plus de pomme… plus de Terre… plus de pommes de terre… Dis comme ça, sans aucun détour, sans aucune précaution, y avait de quoi abasourdir n’importe quel messie, y compris Jésus qui s’en laissa tomber une boule sur le pied. - Aïe ! fit-il à peine. Faut dire qu’une boule sur le pied, pour lui c’était que dalle. Il avait connu bien pire, et ça l’avait rendu dur au mal. Donc, après cet aïe, sans marquer aucune pause il afficha son étonnement empreint de regrets à peine feints, car en réalité, de la Terre il s’en foutait comme de sa dernière paire de chaussettes vu qu’avec ses sandales il n’en portait jamais. Pour cette boule bleue, perdue dans l’Univers, il avait déjà donné… il avait même failli attraper le tétanos à cause des clous rouillés. - Non ? s’étonna-t-il donc en feignant des regrets. Dieu donna une tape affectueuse dans le dos du Fils. - Aïe ! - Je sais, lui murmura doucement le Père. Perdre la Terre, ça fait mal ! Jésus s’esquiva du bras paternel en se frottant le dos par-dessus l’épaule. - La Terre, ça fait mal, mais mon furoncle aussi. Tu viens encore de taper dessus ! Puis, avant que le Père n’ait eu le temps de s’excuser, il enchaîna, incrédule : - Tu es sûr que la Terre elle a sauté ? - Eh ! Oui, lui confirma Dieu tout en s’essuyant la main pour le cas où le furoncle aurait percé. - Mais, papa, tu sais bien que Gouffarel c’est un couillon ! Il dit n’importe quoi… - Pas cette fois. Et je te le confirme : tout est à recommencer ! - À recommencer ? s’écria Jésus tout ébouriffé. Un éclair foudroyant de lucidité venait de lui traverser le cerveau comme le jus d’un électrochoc. Il en devint tout blême et même un peu rebelle. - Ah non ! s’insurgea-t-il en frappant du pied sur lequel il n’avait pas reçu la boule. Compte pas sur moi ! Le coup des clous, ça va une fois, mais pas deux !… Regarde ce que j’ai aux mains ! C’est des bœufs ces mecs ! Si tu les refais, moi j’y retourne plus ! Dieu se tourna vers l’ange et se mit à hurler : - Oh ! Gouffarel ! Tu te réveilles ? Tu as entendu ce qu’il a dit le petit ? Il veut plus y aller ! - Eh bèh… répondit Gouffarel d’une voix ensommeillée, y a une solution : tu accélères. - J’accélère ? - Eh ouais ! Tu vas direct en l’an 2000. - Mais l’an 2000, lui fit très justement remarquer le Bon Dieu, c’est l’ère chrétienne. Alors, sans Jésus, comment je fais ? Gouffarel haussa les épaules. - Tu inventes !... Ou mieux : tu enfonces l’Histoire de l’ancienne Terre dans la tête des Hommes de la nouvelle Terre. Et là, tu les surveilles pour qu’ils ne recommencent pas à faire des bêtises. Tu les obliges à nettoyer toutes leurs cochonneries atomiques à titre préventif et le tour est joué ! - C’est pas bête, reconnut Dieu. Sauf que je ne peux pas perdre tout mon temps à les surveiller ! J’ai quand même autre chose à faire ! - Eh ouais ! brailla le dadais. La pétanque ! - Très juste ! approuva le Père. Mais j’ai mon idée : je vais leur envoyer quelqu’un en permanence pour faire ce boulot. Il avait encore une idée de messie derrière la tête, ça se voyait. Il quitta son trône, prit Gouffarel par le bras et l’entraîna mollement vers le hublot d’où ils pouvaient regarder en direction du système solaire, là où il devait recréer la Terre avec tout son bazar dessus. - Parce que même en les refaisant direct en l’an 2000, c’est quand même du boulot, soupira-t-il dans sa barbe presque plus mouillée. J’ai pas envie de recommencer toutes les semaines. Et avec cette chaleur… Oh putain ! Si tu voyais mes varices… Il s’interrompit un bref instant puis, peu convaincu du résultat escompté, il ajouta en marmonnant à nouveau pour lui-même : - Accélérer… Accélérer… Bien beau à dire. Mais c’est pas très scientifique… Jésus était venu les rejoindre devant le hublot. Sans détacher son regard de cet horizon lointain à peine troublé par les milliards de galaxies qui s’éloignaient les unes des autres vers les confins de l’Univers, Dieu déclara sur un ton empli d’une indescriptible béatitude : - Va pour une nouvelle édition an 2000. Après tout, qui tente rien n’a rien! Tu vas partir habiter avec eux et vivre comme eux, sans te faire remarquer. Tu te trouveras un job, tu prendras un appart ’, tu t’achèteras une bagnole… mais aux femmes tu ne toucheras point ! Tu dois rester chaste. Et toutes les semaines, tu viendras me faire ton rapport. Si tu vois qu’ils déraillent, tu interviens pour y mettre bon ordre ! Plus question d’explosion, ni de violence, je veux la paix et l’amour. On ne devra plus lire dans le dictionnaire Hachette que la félicité de ce monde est éphémère. Elle doit être éternelle ! Tu as compris ? Tu leur feras corriger ça ! Tandis que Dieu parlait ainsi, persuadé que le Père s’adressait au Fils, Gouffarel regardait Jésus en agitant fortement la main comme pour lui dire : les clous, c’était du rapide, juste un mauvais moment à passer. À côté de ce qui t’attend, c’était du pipi de chat. C’est alors que Dieu lui planta son regard divin en plein front : - En bas, ils ont tous un prénom. Gouffarel tout seul, ça va pas. Tu t’appelleras Jules. Jules Gouffarel… ça sonne bien. Tout aussi déconfit qu’étonné, l’ange se frappa sèchement la poitrine avec le pouce. - C’est moi que tu veux envoyer ? Normalement le Messie, c’est lui, s’insurgea-t-il en désignant Jésus. - Ouais, je sais, lui rétorqua le Bon Dieu, mais j’en ai besoin ici… il joue mieux que toi à la pétanque. Et puis, cette fois, c’est pas la même chose : tout sera déjà fait ! Tu n’auras qu’à veiller à ce que ma Volonté soit faite et à venir me rapporter tout ce qui se passera sur Terre. C’est pas compliqué, non ? - Pas compliqué… Pas compliqué… Facile à dire ! (Extrait 2) À peine Gontran s’était-il réveillé dans le satin qu’il balbutia en direction de Jules sur un ton de reproche : - C’est donc ça, tu es avec eux ? - Eh ouais ! lui répondit l’ange. Ce sont des amis. - Si j’ai compris ce que pense Môssieur, intervint Raphaël, il s’imagine encore des choses… Il nous prend pour des malhonnêtes à la solde de Pépé Bucchio. - Et ce n’est pas le cas… répliqua Gontran avec dépit. - Bien sûr que non, lui assura Jules. On est juste là pour t’aider. Et puis à vrai dire, on espère remettre Pépé Machin dans le droit chemin. Gontran ne put cacher son étonnement et, bien que toujours inquiet malgré les déclarations de Jules, il éclata de rire. - Pépé dans le droit chemin ? Vous rêvez !… - Je vois que Môssieur ignore nos moyens... - Ça, tu peux le dire, approuva Marcel. Il a pas encore vu quand je roule et quand je déroule… - En attendant, abrégea le jeune homme, il faudrait que je puisse appeler ma copine. Depuis que j’ai disparu, elle doit se faire un sang d’encre. Il avait déjà envoyé la main pour décrocher le combiné posé sur la table de nuit, mais l’archange lui bloqua le geste tout en écartant le téléphone. - Môssieur aurait tort d’attirer sa mouette, lui fit-il sobrement observer. Dès fois qu’y aurait de mauvais garçons sur ses traces… Vu les circonstances, mieux vaut disparaître, s’évaporer, se dissoudre… - C’est un sage conseil, reconnut Marcel. Notre protection n’est pas sans faille, elle a sa part de hasard. Tu comprends, quand on assèche et qu’on dessèche… - Oh! Marcel, intervint Jules, faudrait quand même pas lui refiler la recette ! - Tu as raison, reconnut Dieu, je me laisse emporter. Le Bon Dieu s’adressa de nouveau à Gontran : Bref, tu dois faire exactement ce qu’on te dit, sinon je ne réponds plus de rien. En attendant que les autres viennent nous démarcher et pour qu’ils ne te reconnaissent pas, tu devras te déguiser, et surtout ne te mêler de rien ! - Me déguiser en quoi ? Dieu réfléchit un très bref instant avant d’émettre son idée divine. - Je vais te transformer en coureur cycliste. Avec un maillot arc-en-ciel, une casquette et des lunettes de soleil… - Et là, pour te reconnaître… compléta Gouffarel en agitant fortement la main, ils peuvent se lever de bon matin ! Gontran remua ostensiblement la tête tout en pinçant les lèvres, comme pour dire : vous êtes complètement cinglés ! Mais Dieu avait déjà opéré son signe divin. Sur le couvre-lit en satin, il y avait maintenant un petit rongeur au pelage tricolore donnant dans le blanc, le noir et le roux. L’animal était manifestement hébété et tournait en rond à toute vitesse à la poursuite de son embryon de queue. - Oh putain ! Qu’est-ce que c’est ? s’écria Gouffarel en se courbant au-dessus de la bestiole. Très dubitatif, Dieu se frottait son menton qui se trouvait sous sa barbe. Il déclara à mi-voix, se parlant à lui-même : - J’avais déjà vu des cyclistes ressembler à des cochons d’Inde, mais à ce point, jamais ! Toujours sur le couvre-lit en satin, le cycliste à quatre pattes tournait sans aucun vélo, de plus en plus vite, comme pour battre le record du monde au Parc des Princes. Raphaël leva le doigt devant le nez du cochon d’Inde. - Môssieur devrait se calmer. Je voudrais pas effrayer Môssieur, mais un coup de sang c’est vite arrivé ! Gontran s’arrêta net et tira dans l’aiguë sur ses cordes vocales en dégageant ses grandes incisives vers la face de l’archange : - Tu te calmerais, toi ? lui hurla-t-il dans son énorme tarin. - Oh ! Merde ! s’exclama Gouffarel. Il parle… Dieu écarta lentement les bras. Il était consterné. - Vous le savez, marmonna-t-il comme pour s’excuser, ce n’est pas scientifique… - Eh oui ! s’écria Gouffarel. Quand tu colles et que tu décolles… On le sait ! - Je voudrais vexer personne, ajouta Raphaël, mais là, on n’est même plus dans l’approchant, c’est du bâclé ! Mais faut aussi voir le bon côté, y-a pas que du négatif : c’est pas encombrant, c’est facile à transporter… (Extrait 3) À l’approche de la Rolls, le lourd portail automatique s’ouvrit tout seul comme par enchantement. Le véhicule n’eut donc pas plus de difficulté à s’introduire dans la propriété qu’un suppositoire dans un trou de balle usagé. - On dirait qu’on nous attend, chuchota le cochon d’Inde à l’oreille de Gouffarel. Devant l’immense façade blanche, érigée en haut de l’allée gravillonnée, un homme s’était déjà avancé pour accueillir les visiteurs. A sa tenue, même de loin, on pouvait reconnaître un domestique. Derrière lui, toute vêtue de noir, une femme d’un certain âge, peut-être soixante-dix balais, se tenait aussi sur le perron. La berline stoppa au pied de ce comité d’accueil ; Marcel en descendit, aida la fille à s’extraire de son siège en la prenant par la main. - On vous la ramène, dit-il à la vioque et au larbin, mais ce n’est rien de grave, juste un petit accident. - Oune accidenté? bêla la vioque en noir. Elle se mit alors à crier et à pleurer tout en gesticulant de façon très démonstrative, comme si rien ni personne ne pouvait plus l’arrêter. Elle fit quelques pas à la rencontre de la gonzesse, l’enserra fortement dans ses bras presque à l’étouffer ou à lui péter la colonne vertébrale tout en braillant de plus belle : - Jésous Maria ! Dio tout puissante ! Ma qué oune accidenté ! Ces hurlements de vioque alertèrent les sbires de la maison. Il en sortait de tous côtés, des jeunes et des vieux, des pas très beaux et des franchement très laids, parlant tantôt en français, tantôt en italien, et parfois même entre les deux. Sans se préoccuper de ces exubérances, Raphaël était descendu de la Rolls suivi par Gontran bien calé sur l’épaule de Gouffarel. - C’est lui, chuchota le cochon d’Inde. C’est le petit gros avec des yeux vert-foncé et des cheveux noirs tout gras. Gouffarel hocha la tête en lui répondant avec la bouche en coin pour faire discret : - En costard bleu-marine rayé de blanc, juste devant la porte ? Ouais, je le vois ! Et c’est dans cette piaule que se tient la secte ? A son tour, le cochon d’Inde se tordit la bouche pour lui glisser à l’oreille : - Non. Ici, c’est la demeure familiale. On y trouve plusieurs générations qui s’empilent comme c’est courant en Italie. Les locaux de la secte sont l’autre bout du parc. Franchement, je ne me sens pas très rassuré. Tu n’as pas peur qu’on me reconnaisse ? L’ange ne lui répondit pas. Il tira fortement sur son nerf optique pour regarder sur le côté. Non. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, personne ne risquait de le reconnaître. Pépé claqua dans ses mains pour renvoyer la famille et repoussa la fille en dehors du perron après l’avoir arrachée à l’emprise de la vioque éplorée. - Allez ! File ! s’écria-il sèchement. Inutile d’en rajouter, tu n’as rien ! La vieille lui tendait encore la main avec des yeux qui pissaient comme des fontaines. Pépé lui passa un bras sur les épaules et se fit plus tendre. - Oh mama ! fit-il d’une voix veloutée. Elle est pas de la famille… Alors ? Puis il se tourna vers les inconnus en étirant un sourire étudié sur une rangée de dents en or. - Merci, leur dit-il. C’est très aimable à vous de l’avoir ramenée. Aussitôt, il s’effaça en leur faisant signe d’entrer. - Venez... Ma maison vous est ouverte. Je serais très honoré de vous y recevoir. Le cochon d’Inde mordit l’oreille de l’ange pour attirer son attention. - Et voilà, lui souffla-t-il dans le tuyau, ça commence, il va tenter de vous embobiner. Ils pénétrèrent dans un immense salon, cent mètres carrés minimum, avec canapés, fauteuils et sofas. Un larbin apportait déjà des boissons fraîches. Il y avait là toute une partie de la famille : la mama qui larmoyait, des enfants qui jouaient en silence, quelques spadassins lourdement armés, que du beau monde… et dans un coin, un petit homme au type arménien, à la moquette refaite et aux yeux ronds, larmoyait aussi en fixant la mama. - Elle va mourir la mama… ne cessait-il de brailler d’une voix chaude et voilée. - Mais non, elle va pas mourir ! gueula Pépé. Elle est en pleine forme, la maman ! Puis il se tourna vers sa mère et lui demanda : - Mama ! C’est vrai, tu te sens bien ? - Eh si ! Ma qué zé sais pas perché il dit ça ! Ma qué za quelqués rhoumatismos, ma… hé ! Qué c’est rien ça ! Mais l’autre poursuivait sa litanie : - Ils sont venus, ils sont tous là, même Pietro le fils maudit… La vieille se mit franchement en colère : Ma qué fils maudit ? Pietro mio ? Elle était hors d’elle, les yeux exorbités. Pour conjurer le sort, elle fit rageusement les cornes au petit homme tout en bêlant comme une folle. - Ma qui est questa fachacha da pizza ? Marcel posa machinalement la même question, mais en faisant plus sobre : - Qui c’est ? Pépé fit une moue indiquant le vague et même le très vague. - On sait pas, murmura-t-il. On l’a trouvé là un matin. Il avait tellement l’air de se sentir chez lui qu’on n’a pas osé le mettre à la porte. On dirait pas à le voir, mais il est tellement affectueux ! Puis il ajouta en levant le menton pour désigner Gontran sur l’épaule de Gouffarel : - C’est mieux qu’un cochon d’Inde, je vous assure. Il est juste un peu agaçant avec ses prédictions à la gomme. Heureusement, on n’est pas superstitieux. Et quand on a les moyens, il faut savoir donner aux autres. L’élévation d’esprit, Messieurs, c’est comme une nourriture… Moi, je ne pourrais pas m’en passer. - Môssieur est porté sur le spirituel ? s’enquiert Raphaël. Pépé se voila de mystère, regarda autour de lui comme s’il craignait d’être espionné et confia à mi-voix : - Je suis un messie ! - Non ? fit Marcel en feignant d’être étonné. Pépé les invita à s’approcher de lui tout en lançant à la ronde quelques regards méfiants. - Oui, c’est comme je vous le dis, un messie intergalactique ! Sans attendre de réponse, il leur fit signe de lui emboîter le pas, traversa le salon à pas feutrés et les entraîna dans le jardin à travers des allées de sable bordées de bosquets. Dieu, l’ange avec Gontran sur l’épaule et l’archange en dernier le suivaient en file indienne. S’approchant de Gouffarel et du cochon d’Inde, Raphaël chuchota à peine : - Môssieur ne peut se contenter de la Terre ! Môssieur donnerait dans l’impérialisme que ça m’étonnerait pas ! Au détour d’une allée se terminant sous un grand marronnier, le messie intergalactique s’immobilisa et tendit lentement les bras vers un bâtiment cauchemardesque comme un esprit sain n’aurait pu en imaginer, pas même sous l’emprise de la fièvre typhoïde. - Regardez ! chevrota-t-il comme s’il allait entrer en transe. Le chef-d’œuvre de ma vie ! Quelle architecture, n'est-ce pas ? C’était une sorte d’enchevêtrement de ferraille et de béton avec, sur le sommet, des croix semblant menacer le ciel. Pépé désigna une poutrelle plantée à la verticale dans un immense module arrondi faisant vaguement penser à ce que pouvait être un caca de mammouth. En découvrant ce que certaines de ses créatures étaient capables de concevoir, Marcel en avait les larmes aux yeux. L’archange se grattait le crâne en cherchant une lumière pour comprendre ce qu’il voyait et Gouffarel caressait le cochon d’Inde pour le consoler d’une telle insulte à la beauté. Intarissable, le messie intergalactique gesticulait voluptueusement en décrivant ces volumes anarchiques plantés sur la Terre comme des tumeurs dans un cerveau. - J’en suis le Créateur… Cette aiguille qui pointe vers les nues, leur expliquait-il, indique aux âmes le chemin du Nirvana où Jésus-Christ les attend. Et par ma grâce infinie, elles trouvent ce chemin, s’élèvent dans les airs et montent jusque dans la maison de Dieu où elles résident pour l'éternité ! Sa voix devint plus aiguë lorsqu’il ajouta en laissant trembler sa graisse : - On peut même les voir se fondre dans la félicité ! Puis, redevenant plus calme, il fixa vaguement le cochon d’Inde, et s’empressa de préciser : - Mais pour ça, il faut déjà être soufi ou au moins au cinquième degré de l’initiation ! Raphaël gonfla ses joues puis les dégonfla en faisant péter ses lèvres. - Pour tout dire, avoua-t-il, j’aurais pas cru qu’un messie puisse faire aussi dans l’intergalactique. Môssieur m’impressionne ! - Mais si, mais si! faisait Pépé en opinant furieusement de la calebasse. - Et Dieu, lui demanda Jules, vous l’avez rencontré ? Pépé n’était pas idiot au point de se risquer ouvertement sur un terrain aussi douteux. Il se tortillait en pinçant les lèvres pour faire comprendre que c’était à mi-chemin entre les deux : ni il l’avait vu, ni il ne l’avait pas vu. - En fait, finit-il parpréciser, je l’ai plutôt entendu. Il m’a dit… Le temps qu’il réfléchisse à ce qu’il allait inventer, Marcel se lança à la rescousse : - Il vous a dit : Pietro, tu as une mission à accomplir. Tu dois chasser le malin de ce Monde ! - Et des autres galaxies, ajouta Jules en agitant un index punitif. - Jules a raison, fit remarquer l’archange. Môssieur est intergalactique, il ne faut pas l’oublier ! - C’est juste! reconnut Pépé. C’est exactement ça ! Comment le savez-vous ? - Oooooh ! fit Marcel en levant mollement la main. Le cochon d’Inde se mit à rire en gloussant contre l’oreille de l’ange. - On y est presque, il va vous embaucher ! (Extrait 4) Dans une autre villa surplombant la Corniche, Pino la Cravouze ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il avait revêtu sa robe de chambre à damier bleu et blanc et tournait en rond dans son boudoir où Frankenstein sur son perchoir ne cessait de lui retourner le couteau dans la plaie, ânonnant de sa voix aigre : - Don Bucchio t’a roulé ! Don Bucchio t’a roulé ! - Ta gueule, Frankie ! hurla Pino en écumant de rage. Pino la Cravouze était un petit homme tout ramassé comme une pelote de nerfs avec de grandes dents qui lui déformaient le bas du visage, un long nez aquilin et des yeux noirs plantés sous un front écrasé par des cheveux tout aussi noirs et fortement bouclés. Il avait aussi des mains noueuses crispées sur le Browning qu’il gardait à portée dans le tiroir de son bureau. Mais le perroquet inconscient poursuivait sa litanie : - Don Bucchio t’a roulé ! Don Bucchio t’a roulé ! Les deux gardes du corps stationnés dans la pièce voisine bondirent comme des tigres en entendant les coups de feu. Le plus massif traversa littéralement la porte et, emporté par son élan, marcha sur le cadavre de Frankie. - C’est rien, les rassura Pino en replaçant son arme dans le tiroir. Il fallait que ça lui arrive, il commençait à m’énerver ! Puis il ajouta en pointant l’index vers le carrelage où des plumes vertes et rouges étaient éparpillées : - J’aimerais bien savoir qui lui avait appris à me narguer. Mario ! Tu n’as pas ton idée? Et toi Mario? … Les Mario échangèrent un regard furtif, puis l’un d’eux déclara sur un ton embarrassé : - Don Pino, ça se fait pas… Et puis, vous pourriez peut-être lui pardonner, ses cannellonis sont si parfumés. Les traits émaciés de Pino se détendirent. Il leur fit signe de sortir tout en fixant la table à écrire. - Bene, bene… Le lendemain, des femmes pleuraient dans la chambrette qui jouxtait la cuisine. Paolo, le dernier arrivé dans la famille faisait de délicieux cannellonis, mais c’était fini. Il était étendu sur son lit, les mains croisées sur un crucifix posé sur sa poitrine. Dans le hall d’entrée, les hommes échangeaient leurs regrets en parlant à mi-voix et Don Pino dans son bureau aux stores baissés, bien calé dans le fauteuil de cuir noir, recevait les condoléances au nom de toute la famille. La mine triste, le regard lointain, il restait assis dans la pénombre de la pièce, au milieu des fleurs et des couronnes qui ne cessaient de s’amonceler. Un vieillard à l’œil venimeux entra en silence, se pencha vers lui avec déférence et lui murmura à l’oreille : - Hier ta fille se mariait, la voilà veuve aujourd’hui. La vie est injuste, Don Pino ! Nous sommes tous avec toi dans le deuil et la peine… - C’était un bon cuisinier… Nous partageons ta douleur, Don Pino ! lui assura un autre à la face grêlée. - Quelle idée de s’étrangler avec votre propre cordelette ! Pour un peu, Don Pino, si on savait pas à quel point vous l’aimiez, on aurait pu croire des choses… dit encore un balafré en faisant une courbette au-dessus de la bagouse que Pino portait à la main droite. Le défilé se poursuivit ainsi toute la matinée, et à chaque parole compatissante Don Pino répondait par un profond soupir en levant les yeux au ciel. Devant la porte d’entrée, Mario et Mario passaient minutieusement chaque visiteur à la fouille. Derrière eux, une soubrette, elle aussi en tenue d’été très chaud, recueillait la ferraille dans un petit panier rose en osier. C’est alors que Don Pino apparut la tête basse et l’œil chagrin, car malgré son impétuosité et ses gestes extrêmes, il avait un grand cœur et l’âme sensible. Il s’approcha entre les deux Mario, leur posa à chacun une main sur l’épaule et leur dit d’une voix sourde secouée par des trémolos : - Ce pauvre Frankie, ce n’était pas de sa faute ; il ne faisait que répéter les insanités de ce traître qui pourrissait la famille. Je me suis laissé emporter, j’aurais pas dû… Je le regrette. Puis il tourna les talons tout en balançant un bras en arrière, l’index pointé sur les deux Mario. - Je veux qu’il ait de belles funérailles. Commandez un second cercueil. En sapin, ça suffira. Et faites un trou au fond du jardin. Le lendemain fut le jour des obsèques. Le cercueil en bois de sapin fut hâtivement enfoui au fond du jardin tandis que l’autre, tout en chêne et couvert de fleurs, partit en tête du cortège. Juste derrière, la veuve hystérique pleurait son défunt, soutenue par son père tout aussi abattu et qui marmonnait pour lui-même dans son immense chagrin : Tu vois, Frankie, je te l’avais dit que tu aurais de belles funérailles ! Après un long passage à l’église, le cortège arriva enfin au cimetière où il se répandit autour du caveau de famille. Plus loin dans les allées, Don Pino aperçut deux hommes munis d’appareils photo gesticulant entre les tombes. Il cracha rageusement par terre et se tourna vers les Mario. - Virez-moi ces charognards ! éructa-t-il en désignant les photographes. Les types se cachaient si peu en prenant leurs clichés qu’on aurait pu croire à de la provocation. - C’est pas des journalistes, répondit l’un des Mario. C’est des flics ! Il étayait son dire en tendant le menton en direction du gyrophare bleu posé sur le pavillon d’un véhicule banalisé stationné dans l’allée principale. Don Pino s’indigna : - Ces mecs sont des chiens ! Ils ne respectent rien, pas même le deuil des familles ! Puis il se baissa, ramassa des gravillons et les lança furieusement vers la voiture dans laquelle deux autres poulets observaient la cérémonie. Le chauffeur décolla les jumelles de ses yeux et se tourna vers son supérieur hiérarchique assis à l’arrière : - Il s’énerve, c’est bon signe. Il finira par commettre une erreur. Et ce jour-là… Couic ! Au trou, et pour vingt piges ! À ce moment les portières s’ouvrirent et les photographes de circonstance reprirent place sur la banquette arrière. - Ils sont tous là, dit l’un d’eux. Sauf Don Bucchio… Un jour pareil ! C’est étonnant, non ? Qu’en pensez-vous, patron ? - Je n’en pense rien, répondit le commissaire en se calant sur son siège. On va filer. Inutile de les énerver davantage, on a ce qu’on voulait. - N’empêche, patron, que l’absence de Pépé signifie quelque chose, insista l’autre. - Peut-être que oui, peut-être que non. Vous allez quand même leur coller au train, on ne sait jamais… (Extrait 5) Raphaël n’était pas le seul à être monté au Ciel après avoir accompli son œuvre terrestre. Le spadassin qu’il avait dessoudé près du massif de roses dans le jardin de Pépé Bucchio l’avait suivi de près. Mais juste avant d’arriver devant son créateur, le chemin de l’assassin avait bifurqué, légèrement sur la gauche, là où se trouve le centre de tri. - Nom, prénom, date et lieu de naissance, lui avait sèchement demandé Saint-Pierre. En entendant ce qui pour lui n’était qu’une rengaine, feu le spadassin devint tout rouge de colère. - J’ai déjà déclaré tout ça cent fois aux flics et aux juges ! hurla-t-il dans sa colère. Comme Saint-Pierre ne bougeait pas d’un iota, il finit malgré tout par décliner son pedigree : - Alfonso Mascarpone dit Al Scapone, né le 1er avril 1960 à Marseille. Il s’interrompit, haletant, son regard noir planté sur le saint. Mais le saint lui rendait son regard fixe, toujours sans bouger d’un iota. Peut-être attendait-il la suite. Alors, Mascarpone ajouta avec le souffle court et la voix aigre : - C’est injuste ! J’avais encore plein de choses à faire sur Terre ! Un long moment de silence s’écoula, à peine troublé par le claquement des dents de Mascarpone. Il tremblotait de peur et de rage, les narines pincées et la bouche ouverte pour respirer malgré ses narines pincées. Enfin, le saint fit entendre sa voix de saint : - Je sais ! s’exclama donc le Saint après ce long silence. Tu n’avais à faire que des crapuleries ! Et si l’archange Raphaël ne t’avait pas plombé, tu aurais poursuivi tes œuvres maléfiques ! Il s’interrompit un bref instant, puis il reprit, toujours de sa voix de Saint : - Encore que… un peu plus ou un peu moins… Au point où tu en es, c’est de toute façon l’Enfer ! - L’Enfer ? s’écria le spadassin terrorisé qui n’avait encore jamais entendu une voix de Saint. Il s’interrompit à son tour, tout en sueur, les yeux hagards, le teint blafard, puis il fit de nouveau entendre au saint la voix de celui qui, sur Terre, accomplissait des œuvres maléfiques selon les propres dires du saint : - Je n’ai pas droit à la rédemption ? s’étonna-t-il avec l’air méchant de celui qui, sur Terre, accomplissait des œuvres maléfiques. Saint-Pierre ne lui répondit pas. En tout cas, pas tout de suite. Il restait sans réaction et de nouveau le regardait fixement. Puis, lorsque le dernier mot de Mascarpone lui parvint au cerveau, il répondit enfin : - C’est vrai, reconnut le Saint après que le jus soit passé dans ses saints neurones. Si je t’envoie au Paradis, tu y rachèteras tes fautes en t’occupant des jardins, des senteurs de fleurs, de la musique des anges, et de tout le tsouin-tsouin, que des choses tendres dans la félicité ! Mais attention : tu y seras en sursis ! Faudra que ce soit clean ! Sinon, direction l’Enfer ! Là, ça sera terrible ! Tu y vivras dans la fumée des clopes, les effluves d’alcool, le rock and roll, pire que dans une boîte de nuit ! Tu y seras agressé jour et nuit par des nymphomanes qui te feront des turluttes à en avoir de l’usure au braquemart ! Et c’est pas tout : faudra aussi que tu les tripotes et que tu te les sautes ! Tu seras épuisé ! En entendant le saint décliner cet interminable chapelet de choses terribles, Mascarpone eut du mal à rester debout tant ses rotules flageolaient. - Bien sûr, elles seront plus moches les unes que les autres… pleurnichait-il en s’imaginant déjà au milieu d’horribles bougresses. Saint-Pierre le laissa larmoyer encore un long moment puis, lorsque la dernière lettre du dernier mot prononcé par celui qui sur Terre n’accomplissait que des œuvres maléfiques s’imprima dans son centre névralgique, il leva une main mollassonne en faisant les yeux ronds. - Ah non ! fit-il en levant cette main mollassonne. Les moches elles sont au Paradis. Forcément! Elles sont moins enclines au péché, ce sont presque des saintes. Tandis qu’en Enfer, on y trouve les pires ! Que des tops modèles, des vicieuses, des dévoyées ! Allez, hop ! Tu m’as convaincu, je te donne ta chance : je t’envoie au Paradis ! Pour en avoir ainsi décidé, sans même un petit stage au purgatoire, fallait que ce jour-là Saint-Pierre soit vraiment de bonne humeur. De sorte qu’Alphonso se retrouva direct au Paradis, alors que, franchement, il ne le méritait pas. Mais Saint-Pierre l’avait prévenu : faudra que ce soit clean !... Allez expliquer ça à un tordu ! Alphonso commença par faire ses besoins sur les pelouses et à lâcher des prouts dans le pif des anges et des archanges. Il eut même l’outrecuidance de demander audience à Dieu avec la ferme intention de lui tirer la barbe. Mais pour faire ça, avec Dieu faut pas y compter, car Dieu sait tout, il devine tout. Alors, Dieu siffla entre ses doigts pour appeler Saint-Pierre et lui ordonna avec fermeté : - Celui-là, tu me le vires ! Il est irrécupérable, je veux plus en entendre parler ! Et, après que Saint-Pierre eut capté ce que Dieu lui disait, il arriva à Al Scapone ce qui devait lui arriver : il se retrouva aussi sec en Enfer, à se faire tailler des pipes, à tripoter des culs à en perdre le sommeil et toutes sortes de misères qui lui avaient été prédites ! (Extrait 6) Pendant ce temps, sur Terre, Gouffarel était arrivé sur les lieux du drame avec son cochon d’Inde sur l’épaule. - Putain ! Quel chantier ! s’exclama-t-il en découvrant un putain de chantier. Le cochon d’Inde ne répondit rien tant il était époustouflé par ce qu’il voyait. Et pour époustoufler le cochon d’Inde, vu ce qui lui était arrivé depuis qu’il ne ressemblait plus à ce qu’il avait été avant de ressembler à un cochon d’Inde, fallait quand même que ce soit vraiment un putain de chantier ! Raphaël y avait bien mis sa note en dessoudant Al Scapone mais ce n’était que peu de chose comparé à la pâtée pour chats que les autres avaient fait des assaillants en les dégommant à l’arme lourde. Maintenant, ils transportaient les déchets dans des brouettes et creusaient des trous dans les bosquets. Resté sur le perron de la villa, Pépé observait la besogne de ses sbires tout en marmonnant des insultes. - Chien de Don Pino ! crachouillait-il en serrant les poings. M’envoyer ses tueurs, ici, chez moi, au cœur de ma famille… Ce pourri ne respecte rien, ni les femmes, ni les enfants… Qu’il crève la gueule ouverte et qu’il aille en enfer ! Il était si préoccupé à jeter son mauvais sort sur Don Pino qu’il n’entendit pas Jules s’approcher de lui en contournant le perron. - Vous les enterrez comme ça, sans sépulture? s’indigna Gouffarel. Surpris, Don Bucchio sursauta. Puis, reconnaissant Gouffarel, il se fendit d’un sourire crispé. - Faut faire fissa avant que le Soleil se lève, lui répondit-il. Tous ces morceaux sur les pelouses, ça ferait jaser les voisins. Vous savez ce que c’est, les mauvaises langues… On a vite fait de vous traiter d’assassin ! - Il faudra au moins y planter des petites croix, insista l’ange. - Bonne idée, reconnut Pépé en regardant la dernière brouette poussée par un loufiat. Pour agrémenter, on y fera grimper du lierre. Avec ces fumiers en dessous, il deviendra magnifique. Après ces paroles apaisantes, il posa une main sur l’épaule de Jules et ajouta : - En attendant, venez, il nous reste un peu de temps pour dormir. La nuit a été dure. - On rentre à l’hôtel ! murmura Gontran dans l’oreille de l’ange. - On rentre à l’hôtel, répéta Gouffarel en s’adressant à Don Pino. Pépé appuya encore plus fortement sa main sur son épaule et le tira vers la maison. - Pas question ! fit-il d’un air bonhomme. Vous êtes mon invité. La chambre d’ami est toujours prête. Le cochon d’Inde, vous n’aurez qu’à le mettre dans le pot de chambre qui se trouve dans la table de nuit. Il pourra y faire ses saletés sans abîmer la moquette. Gontran se mit à couiner. L’enfermer, lui, de La Galinière dans un pot de chambre, bouclé dans une table de nuit ! - Eh… fit l’ange en le visant du coin de l’œil. Il en fut donc ainsi. Pépé les accompagna jusque dans la chambre d’ami, s’autorisa à prendre Gontran par la peau du dos et le déposa dans le pot de chambre. Mais il n’y avait pas trop à se plaindre, le pot de chambre avait été correctement vidé. Après l’avoir déposé, donc dans le pot de chambre qui se trouvait dans la table de nuit, Pépé en repoussa la petite porte qui grinça légèrement en se refermant. Il tira ensuite une chemise de nuit d’une armoire paysanne et la jeta sur le lit. - Et voilà ! fit-il d’un air satisfait. Vous allez pouvoir dormir tranquille. Puis il s’esquiva. - Sors-moi de là ! gueula aussitôt le cochon d’Inde. - Pas question ! Tu as entendu ce qu’à dit Pépé ? Faut pas dégueulasser sa moquette ! Gouffarel avait à peine enfilé la chemise de nuit que la porte de la chambre grinça comme celle de la table de nuit. - Qui est là ? s’inquiéta-t-il. - Chut ! fit la fille en tenue d’été. C’était la soubrette court vêtue qui venait lui rendre visite. Elle repoussa délicatement la porte derrière elle et s’avança en faisant glisser ses pieds nus sur la moquette. - J’ai trop chaud, lui dit-elle en entrouvrant à peine ses lèvres humides. Je n’arrive pas à dormir. Vous permettez ?… Sans attendre la réponse, elle tira sur sa nuisette et, une fois à poil, se jeta sur le lit. Elle avait de ces nibards et un de ces culs ! Que même un ange ne pouvait pas résister ! Sauf que… le sexe des anges… - Putain ! se dit Gouffarel, c’est la torture ! - Je te veux, gloussait la nana en mordillant ses lèvres humides. - Ah ! La salope ! râlait le cochon d’Inde dans son pot de chambre. Moi aussi, j’ai envie… Gouffarel balança un coup de pied dans la table de nuit. - Ta gueule ! fit-il avec la bouche en coin. - Qu’est-ce que j’ai dit ? s’étonna la nénette en se massant les seins. - Rien. C’est un tic. Je parle seul. - Tu viens ? Gouffarel ne savait plus comment résister à la tentation, bien qu’y céder lui était difficile, vu que… pour ça, y aurait fallu qu’il soit armé. Tant pis, se dit-il, je vais pas laisser passer ! Pour une fois que j’ai l’occasion de m’en faire une… - Je reviens, lança-t-il à la soubrette en s’esquivant sur la terrasse. Il ne pouvait pas faire ça devant elle. La formule n’était pas très scientifique, mais la dévoiler ne lui était pas permis. Pour un truc aussi simple, se disait-il, ça devrait marcher. Alors, je mouille, j’assèche et je remouille… Ploum ! Pata-ploum ! Succès complet ! Enfin… façon de voir les choses… - Ah non! Ah non ! faisait-il, faut que ça s’arrête ! - Tu viens ? insistait la chaudasse avec les quilles en l’air sur le plumard. L’ange essaya bien de faire machine arrière, mais que dalle. Il en avait un de quarante kilos qu’il avait du mal à se traîner. Mais qu’est-ce que je vais en faire ? se demandait-il, rageur, en lui filant des coups de pieds. Non point que son caractère était difficile, mais fallait comprendre sa mauvaise humeur. Le machin qu’il venait de se faire ressemblait à une trompe d’éléphant, un ustensile inutilisable, une angoisse matérialisée. Tant pis ! finit-il par se convaincre, je fonce ! Il écarta les bras pour le saisir et d’un geste brusque et décidé, se le renvoya à cheval sur l’épaule en penchant la tête sur le côté pour voir où il mettait les pieds. À peine les avait-il posés sur la moquette que Gontran se mit à gueuler en raclant ses petites griffes contre la paroi du pot de chambre. - Libère-moi ! Je veux me la tirer ! - Pas question, lui répondit l’ange. Faut pas donner dans la bestialité ! La fille n’avait encore rien vu. Elle était allongée sur le ventre et commençait à rêver. Pas longtemps. Lorsqu’elle se prit les l’engin sur le dos, que le sommier s’effondra, elle comprit qu’elle ne faisait pas le poids. Mieux valait se tirer ! Le souffle coupé, le sacrum défoncé, elle parvint à se dégager en rampant et s’esquiva, affolée, sans même récupérer sa nuisette. C’est alors qu’une voix se fit entendre : - Gouffarel ! Je t’avais dit : aux femmes tu ne toucheras point ! - Eh ben, tu vois, Marcel, je n’y ai pas touché ! - Non. Mais tu en avais bien l’intention. Si la formule avait marché… L’ange zieuta sa protubérance exagérée puis leva la tête vers le plafond d’où venait la voix de Dieu. - Tu crois pas qu’il faudrait en changer ? lui demanda-t-il tout penaud. - Je suppose que tu parles de la formule, Gouffarel ? Je vais la perfectionner. En attendant, tu resteras comme tu es. Tu cacheras cette impudeur en l’enroulant dans un sac de patates et tu emprunteras une brouette à Pépé pour te la trimbaler jusqu’ici. Ce sera ta punition ! - Ici ? Tu veux dire que tu me rapatries ? - Jusqu’à ce que tu redeviennes un ange, oui ! - Qui va s’occuper de Pépé, du cochon d’Inde ?… C’est qu’y a encore du boulot à faire ! - Merde ! Je m’appelle Gontran, protesta le cochon d’Inde. - Je vais envoyer Jésus, poursuivait imperturbablement le Bon Dieu. Il a besoin de sortir, ce petit. Toi, tu m’aideras à remanier la formule. - Tu peux pas l’envoyer sur Terre avec un nom pareil, c’est trop connu ! - Tu as raison, admit le Bon Dieu. On va l’appeler Marius. Et maintenant, monte, je t’attends. Gontran qui avait suivi l’entretien fut pris de panique. - Eh, Oh! se mit-il à râler. Avant de te tirer, faudrait me sortir d’ici ! La voix de Dieu se fit encore entendre : - C’est Marius qui va s’en occuper. Le temps que Gouffarel trouve un sac de patates dans le cellier et une brouette dans la remise pour y déposer son ustensile, Marius était déjà dans la piaule. Pas content. Il ronchonnait : - Je le savais ! Fallait que ça arrive ! Me revoilà chez ces bœufs ! Si j’en vois avec des clous, des planches et un marteau, je me tire ! (Extrait 7) Le gniard de Môssieur a mal commencé ! fit observer Raphaël à Dieu. Il s’éloigna du hublot, rengaina son Smith & Wesson et lâcha une caisse. Raphaël ! s’indigna Marcel. Que Môssieur m’excuse ! Je suis un peu ballonné. Dieu secoua la tête d’un air navré : Y a pas à dire, soupira-t-il, les bonnes manières s’étiolent. Va falloir que je reprenne les choses en main ! Raphaël laissa glisser son regard vers la main gauche que Dieu dissimulait sous sa longue barbe : Môssieur les a déjà en main ! lui fit-il justement remarquer. Gouffarel venait tout juste d’arriver, essoufflé, les joues rougies par l’effort. - En parlant de choses, enchaîna-t-il avec à-propos, tu pourrais pas commencer par les miennes ? J’ai mal aux bras à force de pousser la brouette. - Tu as raison, reconnut Dieu dans son immense bonté. Alors… que je me souvienne… Je sèche, je mouille et je dessèche… après… Je remouille ? - Tu es sûr de toi ? s’inquiéta l’ange. - Pas trop. Mais ça devrait marcher. Allez, j’essaye : Ploum et rata-ploum ! - Putain-ain-ain-ain…. gueulait Jules dont la voix se faisait de plus en plus lointaine. Tu l’as fait à l’envers. Fallait d’abord dire rata-ploum!… - Mais où tu es ? Dieu levait la tête, la main droite en visière pour tenter de l’apercevoir, mais c’était impossible. Gouffarel n’avait plus que la taille d’un morpion collé de l’autre côté d’une immense sphère couverte de poils frisés. C’était une paire de couilles comme Marcel lui-même n’aurait jamais pu en imaginer ! Pensif, il se frottait le menton en examinant cette grosse chose qui encombrait la salle du trône. - Qu’est-ce que je vais pouvoir en faire ? - Une planète, suggéra Raphaël. Paraît que chacune à son ange pour la protéger. Celle-là au moins, elle en aurait un bien accroché. - C’est que j’ai besoin de lui pour réviser la formule ! - Alors, Môssieur pourrait peut-être l’escalader pour aller converser avec lui. - Pas question de me marcher sur les couilles ! résonna au loin la voix de Jules. - Il a raison, reconnut Marcel. Et si j’essayais avec la formule à l’envers ?… - Môssieur ne risque rien de tenter... - Je remouille… Je dessèche, je mouille… et je sèche ! Rata-ploum et ploum ! Aussitôt retentit le hurlement strident de Gouffarel revenant à vitesse supersonique vers le plancher de la salle du trône. Et splash ! - Alors ? s’enquiert Dieu. Jules se tripotait en expulsant un rire presque hystérique. - J’ai plus rien ! Je suis redevenu un ange ! - Alors, au boulot ! Y-a la formule à réviser ! lui lança Marcel en serrant le poing de sa main droite, vu que la gauche était occupée. (Extrait 8) Judas ! Viens ici ! gueulait Satan de derrière la vapeur d’un gros chaudron de café. L’autre arrivait en traînant les pieds, la tête basse, le regard en coin sous sa tignasse hirsute, brune et frisée comme des poils de derche. - Ô ! Grand Satan, c’est déjà l’heure du goûter ? lui demanda ce faux derche. Quand Satan parlait, il raclait toujours de la gorge et il bavait comme une hyène équipée d’une paire de cornes de bélier. - Non, racla-t-il donc. Je vais t’envoyer au turf ! Dieu a besoin d’un alchimiste. - Mais… Je suis pas alchimiste… - Justement ! Tu vas lui foutre le bordel ! Il espère refaire la Terre à l’identique tout de suite après la catastrophe… Sur ces mots, Satan éclata de son rire satanique. - Le bordel ? s’étonna Judas. Je croyais que c’était ici, le bordel… D’ailleurs, je viens encore de me faire tailler une… - Je ne parlais pas au sens strict, le coupa Satan. C’était une parabole ou si tu préfères un paradigme en condensé au sens psychologique du terme et non pas dans l’acception platonicienne ! Tu as compris ? L’autre remuait la tête, pas du bon côté, mais de celui qui voulait dire non. Satan s’énerva en simplifiant sa pensée : - Tu vas le trahir ! Cette fois Judas remua la tête de haut en bas en s’illuminant d’un large sourire. - Oui ! Ça, je connais, Ô ! Grand Satan ! - Très bien ! Tu vas l’embrouiller, lui faire créer une planète monstrueuse peuplée d’êtres abjects, des êtres qui soient les miens ! Ainsi, tout m’appartiendra et Dieu qui a osé m’abaisser se prosternera devant ma puissance ! - Et qui c’est, Ô ! Grand Satan qui va me filer mes trente deniers ? La voix de Satan se mit à résonner comme une corne de brume, mais en plus fort et il bavait bien plus que d’habitude. - Judas ! fit cette voix qui résonnait. Tu commences à me les briser avec ta vénalité ! Cette fois, tu vas bûcher gratos et sans rechigner ou je te fais bouillir dans ce chaudron de café ! - D’accord ! capitula le faux derche. Mais tout de même… trente deniers… Satan lança un regard de feu sur le faux derche bougon. On aurait pu croire qu’il allait lui faire un mauvais sort, mais il avait une autre pensée. On pouvait le deviner au léger sourire satanique qu’il affichait en lui lançant ce regard de feu. - Quand tu auras accompli ta besogne infâme, tu les voleras dans la tirelire de Raphaël. Je sais qu’il en a une ! Rassuré, comblé par cette autre pensée, Judas était tout excité : - Merci, Ô ! Grand Satan ! Satan leva alors une main menaçante, laissant émerger le fond de cette pensée jusque-là enfoui sous ce sourire satanique. - Pas si vite ! beugla-t-il. En revenant ici, faudra me refiler l’oseille ! Sinon, hop ! Le café ! Il s’approcha de Judas en frappant le sol avec ses sabots ; il s’en approcha si près qu’il lui planta presque son nez crochu dans l’œil. - Ce n’est pas tout, ajouta-t-il sans plus sourire. Je ne veux pas que les trente deniers. Je veux toute la tirelire ! Tu m’as compris ? Sinon… Judas le coupa en anticipant sa pensée, ce qui n’était pas facile à faire, car la pensée de Satan était sans fond. - Hop ! Le café ! anticipa-t-il donc. Je sais, Ô ! Grand Satan ! Pourrais-tu me dire maintenant comment je vais m’y prendre pour trahir le Père après avoir trahi le Fils ? Un tressaillement d’enfer fit alors vibrer tout le corps velu de Satan. C’était une vibration de joie qui lui faisait dresser tous les poils, et même ce qu’on ne voyait pas sous les poils tant ses poils étaient drus et longs. - Tu auras besoin d’un complice, un sous-fifre dévoué, répondit-il au faux derche avec volupté. Quand Saint-Pierre viendra te chercher, tu emmèneras Al Scapone avec toi. C’est une fripouille, il pourra t’aider ! - Tss-tss-tss ! fit le faux derche en agitant l’index. Il ne voudra jamais ! Il est trop heureux ici au milieu de toutes ces miches à l’air qu’il peut tripoter. Sans compter les turlutes, Ô ! Grand Satan !… Satan avait beau être un bon diable, toutes ces objections commençaient à le contrarier. Il se mit à cracher des flammes comme une lampe à souder. - Il obéira ! fit-il donc comme une lampe à souder. Sinon, fini les turlutes ! Je le pulvérise ! Je l’atomise ! Ses molécules se disperseront dans l’infini pour l’éternité ! - Ah ! Ça, reconnut Judas, le coup des molécules, ça peut le décider ! - Je l’espère pour lui et je l’espère pour toi. Car s’il ne se décide pas et si tu ne parviens pas à le décider, je vous détruirai tous les deux ! Judas devint tout pâle à l’idée que Satan pourrait le détruire. – Ô ! Grand Satan, balbutia le faux derche, je le déciderai, c’est promis. Mais… Il s’interrompit. Quelque chose ou quelqu’un le turlupinait. C’était Jésus. Après avoir rassemblé ses idées, il précisa : - Ne crains-tu pas, Ô ! Grand Satan, qu’on puisse me reconnaître et que le Fils me trahisse avant que je ne puisse trahir le Père ? Satan éclata encore de son rire satanique. - Me prendrais-tu pour un benêt ? racla-t-il d’une voix forte. Pour que nul ne te reconnaisse, je vais te transformer en être répugnant ! - Mais, Ô ! Grand Satan, je suis déjà un être répugnant, lui fit justement remarquer le faux derche. Pris de court par cette remarque pertinente, Satan réfléchissait. Il se frottait le menton tout en considérant Judas de la tête aux pieds. Judas avait raison, il était déjà un être répugnant. - J’en conviens, dit alors le Grand Satan après l’avoir examiné de la tête aux pieds. Mais je peux faire mieux. Non seulement ta tête sera innommable, mais en plus, tu sentiras mauvais des pieds ! - Mais, Ô ! Grand Satan, je sens déjà mauvais des pieds ! - Suffit ! fulmina Satan très contrarié par cette nouvelle objection. Tu pueras encore davantage ! Personne ne te reconnaîtra te dis-je ! Quant à Mascarpone, dès qu’il aura fini de t’aider à mettre le bordel, je le changerai en méthane dans une fiole hermétiquement fermée. Puis tu en libèreras une partie dans l’athanor divin pour parachever l’œuvre que tu auras secrètement accomplie en mon nom ! Ces quelques émanations de Mascarpone se mélangeront à la formule et elles infesteront la nouvelle Terre de tous ses vices ! La Terre deviendra alors comme l’Enfer ! Elle sera une colonie de mon Royaume ! En écoutant Satan dévoiler son plan satanique, Judas jubilait. Il sautillait à pieds joints comme un gamin devant un bonbon. Mais Satan n’est pas un bon-bon, c’est un méchant-méchant qui avait encore dans sa tête cornue d’autres pensées sans fond plus terribles les unes que les autres. Il révéla à Judas la suite de son plan : - Avant d’évaporer Mascarpone dans l’athanor, tu diras à Dieu que pour être efficace, ton filtre de CH4 doit d’abord… Judas leva timidement le doigt. - Pardonne-moi, Ô ! Grand Satan, c’est quoi le H4 ? - CH4 ! rugit Satan. C’est la formule du méthane, triple buse ! Si tu ne sais pas ça, jamais tu ne pourras passer pour un alchimiste ! Le CH4 est le gaz que les humains évacuent lorsqu’ils ont bouffé des flageolets. Tu comprends ? La triple buse comprenait. Il hochait du cigare tout en riant comme un cinglé malgré la crainte que Satan lui inspirait. - Mascarpone… balbutiait-il tout en se tordant de rire. - Ben quoi, Mascarpone ? s’énerva encore Satan. - Mascarpone… répétait Judas toujours en se tordant de rire. Tu vas le transformer en pet, Ô ! Grand Satan !… - Il ne mérite pas mieux ! Et maintenant, cesse de rire ou je te transforme en excrément ! Judas qui n’avait pas envie d’être transformé en excrément cessa donc de rire. Il reprit son air timide. - Ô ! Grand Satan, dis-mois ce que je devrai faire sur Terre ? Un léger tressaillement de joie secoua les épaules de Satan. - Quand tu seras dans le laboratoire de Dieu, étais-je donc en train de dire avant que tu ne me coupasses avec insolence, tu prendras deux autres fioles et dans chacune, tu laisseras échapper un peu de Mascarpone avant de libérer le reste dans l’athanor. Ensuite, tu te feras envoyer sur Terre par Dieu en lui disant que pour être efficace, ton philtre doit être trempé dans l’eau de mer. Une fois sur Terre avec ces deux fioles, tu en enverras une à Don Pino de la part de Don Bucchio et la seconde, tu l’enverras à Don Bucchio de la part de Don Pino. Lorsque chacun ouvrira sa fiole, il s’en prendra plein le nez. Et chacun se sentira humilié, insulté ! Ainsi, tu déchaîneras la haine qu’ils ont l’un pour l’autre ! Avec un peu de chance… Un autre tressaillement de plaisir secoua encore Satan. C’était comme un frisson de fièvre et il souriait sataniquement à Judas tout en le fixant de ses yeux rouges aux pupilles vertes de chat. - Avec un peu de chance ?… s’impatientait Judas. - Avec un peu de chance, répéta Satan avec volupté, ils se déchaîneront, ils s’entretueront, ce sera un massacre ! Pire que la Saint Barthélemy et la Saint Valentin réunies ! Dieu en sera troublé, dispersé, écœuré ! Il voudra anticiper la réfection de la Terre et, au lieu d’en faire un paradis, grâce à la fiole que tu auras versée dans son athanor, il en fera un enfer ! Mon Royaume ! Dieu sera vaincu ! Je le ferai se prosterner comme un caca de mouche devant mon triomphe ! Sur ces mots, Satan éclata d’un rire caverneux qui se répercuta dans tout l’Enfer. Judas dut se plaquer les mains sur les oreilles pour ne pas laisser éclater ses tympans. Satan s’arrêta net de rire, car il entendit des toc-toc-toc en cet instant de volupté. On venait de frapper à la porte de l’Enfer, très puissamment, puisque Satan l’entendit malgré son rire caverneux qui faisait éclater les tympans. Il fit signe à Judas de s’éloigner prestement. Judas s’éloigna donc prestement, craignant d’être transformé en excrément s’il n’obéissait pas sur-le-champ. Une fois que Judas eut disparu dans le dédale de l’Enfer, d’un autre signe satanique Satan fit pivoter la lourde porte brûlante, fumante et rougeoyante. Elle s’ouvrit sur Saint-Pierre qui venait déjà chercher son alchimiste. Le saint entra, légèrement courbé en avant à cause de ses lourdes clés accrochées à un cordon lié autour de son cou. Elles pendaient sur sa robe de bure blanche, en partie cachée par sa longue barbe hirsute et blanche surmontée par sa longue tignasse blanche. Dans tout ce blanc, seules ses joues étaient colorées par des petits capillaires violacés. C’est que Saint-Pierre confisquait tout, même les quilles de pinard aux défunts alcooliques. Et pour leur éviter la tentation de revenir pour fracturer sa consigne, ce qui leur aurait valu la damnation éternelle, il se les versait illico derrière sa barbe blanche. La couperose du saint était donc le signe flagrant d’une abnégation sans limites lorsqu’il s’agissait de sauver des âmes. En le voyant ainsi ployer sous le poids de ses clés, Satan pivota sur ses petits sabots crochus tout en courbant l’échine. - Entre donc, Ô ! Très sublime Saint-Pierre ! susurra-t-il obséquieux et bavant. Je t’attendais avec impatience afin de satisfaire l’ordre divin que tu colportes en ton sein ! Saint-Pierre resta muet un long moment avant de lâcher sa réponse cinglante : - Pas de baratin ! lui rétorqua donc le Saint. Il me faut un alchimiste, le meilleur de tout l’Enfer ! Tu sais que Dieu saura le reconnaître ! Si tu lui désobéis une fois de plus en lui envoyant un escroc, il te fera chuter encore plus bas ! Peut-être même qu’il te détruira ! Satan éclata de son rire satanique. - Impossible ! fit-il avec sa voix qui résonnait comme une corne de brume. Il ne me détruira jamais ! Il a trop besoin de moi ! Sans moi, qui pourrait-on accuser de tous les malheurs du monde ? Je suis tout à la fois son bouc émissaire, son faire-valoir, son indispensable face obscure… Je suis la puissance qui explique à ses créatures pourquoi la Création d’un Dieu bon connaît autant de mauvaises choses ! Mieux encore : sans moi, sa Création binaire n’existerait pas ! Que serait le bien sans le mal, la nuit sans le jour, le blanc sans le noir, les gros sans les maigres, le grand sans le petit, le neutron sans le proton, le proton sans l’électron et Laurel sans Hardy ?… La liste aurait pu être encore très longue, mais Satan ne voulait pas trop en rajouter, sachant qu’il fallait un certain temps à Saint-Pierre pour tout encaisser. D’autant qu’après lui en avoir si peu déversé, le saint en restait déjà bouche bée et qu’il se sentait lui-même un peu essoufflé après avoir énuméré autant de vérités en aussi peu de temps. Il resta donc silencieux en attendant la réaction du saint qui comme d’habitude se faisait attendre, car au-delà des phrases simples, il lui fallait un certain temps pour tout capter. - Pas de baratin, lui répéta enfin le Saint après qu’un certain temps se soit écoulé. Je connais tes sournoiseries. Inutile de m’en faire un roman ! Tout ce que je veux, c’est un alchimiste au top niveau ! Satan se courba encore davantage, sortit son énorme langue gluante pour lécher les godasses de Saint-Pierre. Puis il se redressa légèrement, tourna sa tête cornue vers le saint et lui susurra mielleusement : - Ô ! Sublime Saint-Pierre, j’ai le meilleur alchimiste de toute la Création ! Il connaît toutes les astuces des alchimistes, plus les astuces des fées, sans parler de ses connaissances scientifiques qui remontent à la plus haute antiquité ! Tu ne peux mieux trouver, Ô ! Sublime Saint-Pierre, pour rendre à Dieu toute sa puissance divine ! Après quelque dix à vingt secondes d’attente, le saint réprima un hoquet, évacua lentement ses effluves évanescents, puis enfin sa réponse arriva, pertinente et percutante : - Hic ! fit-il sans pouvoir réprimer ce hoquet. - Hic ! fit alors Satan histoire de montrer que lui aussi était capable d’avoir le hoquet. Mais il en fallait plus à Saint-Pierre pour le désarçonner. Il serra le poing, sauf le majeur impérieusement tendu sur la poitrine velue de Satan et fit entendre sa voix puissante mais qui ne faisait pas éclater les tympans : - Si cet alchimiste fait ce que Dieu attend de lui, il en sera récompensé. Son âme sera sauvée ! Montre-moi donc cette créature, lui ordonna-t-il avec ses capillaires dilatés qui exprimaient son abnégation sans limites lorsqu’il s’agissait de sauver une âme. Satan se courba de nouveau en affichant un sourire sournois. - Impossible de te le montrer dans l’instant, racla-t-il de sa gorge fumante. Il faut d’abord que je le prépare. Reviens ce soir et je te le donnerai. - Soit ! acquiesça le Saint. Il retira aussitôt son majeur impérieux de la poitrine velue de Satan et ajouta en le dressant comme une menace : - Hic ! Si tu essaies de rouler le Seigneur… Ces points de suspension voulaient tout dire. Satan le savait : Saint-Pierre avait parfois des idées bizarres lorsqu’il avait le hoquet. Il le suivit longuement du regard après qu’il eut franchi dans l’autre sens la lourde porte brûlante, fumante et rougeoyante de l’Enfer. Profitant alors de ce que le saint lui tournait le dos, il leva à son tour son majeur tout en refermant cette lourde porte brûlante, fumante et rougeoyante, puis il éclata de son rire qui faisait éclater les tympans. - Judas ! hurla-t-il ensuite de sa voix qui résonnait comme une corne de brume. Viens ici que je te fasse une tronche encore plus répugnante que la tronche répugnante que tu as eue en naissant et que je te fasse puer des pieds encore plus que tu ne pues en ce moment ! (Extrait 9) Accroupi sur le bord de la piscine, où une partie de la famille se rafraîchissait, le jeune Pipo lâcha le cou de son père qu’il était en train de noyer en l’étranglant. Il se redressa d’un bond et courut vers son grand-père resté à l’ombre sur la terrasse. Agité comme un diable monté sur ressorts, il lui désignait Jésus qui poussait son vélo dans le bas de l’allée. - Papi ! Papi ! bramait-il en crachouillant, y a le travelo qui revient avec des figues de Barbarie sur la tête ! Don Pino lui retourna une baffe qui le fit tourner plusieurs fois sur lui-même comme une toupie. - Pipo ! le gronda-t-il en même temps, je te l’ai déjà dit : on ne dénonce pas ! Puis il lui caressa affectueusement ses rares tifs et lui donna une claque affectueuse dans la nuque en le repoussant vers la piscine. - Allez, va t’amuser, va finir de noyer ton père. Le gamin fit quelques pas forcés puis se retourna vers son grand-père en prenant un air sombre et bougon. - Noyer papa c’est pas marrant, il tient trop longtemps sous l’eau. Puis il s’illumina brusquement en faisant des petits bonds sur ses pattes à ressorts, les yeux exorbités, ses lèvres fines étirées jusqu’aux oreilles découvrant à peine ses gencives édentées. - Je peux étrangler mamie ? Don Pino leva le menton vers l’entrée du salon où Donna Pino se reposait. - Eh bien, va ! Va t’amuser, lui répondit-il sur un ton las. Tout en disant cela, son regard noir assassin suivait le trajet de Jésus s’écartant de l’allée en direction du poulailler où Gontran s’était réfugié. Il en ouvrit tranquillement la porte et pénétra à l’intérieur comme s’il était chez lui. Le porte-flingue chargé de la sécurité avait également repéré la manœuvre. Il mit ses mains en porte-voix et s’écria vers Don Pino : - Don Pino ! C’est pas pour être médisant, mais je crois bien que le Fils qui est dans le Père comme le Père est dans le Fils est en train de vous faucher des poules ! Don Pino se crispa tout entier en frappant rageusement le sol avec le pied. - Tony, Tony, fulmina-t-il, je te l’ai déjà dit à toi aussi : c’est mal de dénoncer ! - Alors, vous le laissez voler vos poules ? s’étonna Tony. Don Pino serra les dents. - Non ! lui répondit-il d’une voix sifflante. Tu le descends ! Puis il marmonna pour lui-même : La vengeance est un plat qui se mange froid ! Il pensait à la raclée que Jésus lui avait tirée à la pétanque. Tony dégaina son Python 357 et, le tenant à deux mains, ouvrit le feu au jugé dans le grillage du poulailler. - Putain ! Putain ! hurla Gontran en claquant des dents. Tu crois qu’on va s’en sortir ? - En vérité, en vérité, je te le dis, je n’en sais rien ! lui répondit Jésus en le ramassant et le posant sur son épaule. Puis il sauta sur son vélo et fonça vers le portail. Un bref instant après, la pétarade cessa brusquement, cédant la place à un silence relatif à peine troublé par un bruit de moteur dans le bas de la propriété. Gontran. - Il ne tire plus ! Il ne tire plus ! criait Gontran en tournant la tête vers Tony. Jésus se retourna pareillement. Tony avait rengainé son flingue, le regard inquiet fixé droit devant lui en direction du portail vers lequel Jésus et Gontran fuyaient. Lorsque Jésus retourna la tête vers le portail pour voir ce que le regard inquiet de Tony regardait, il n’eut que le temps d’apercevoir le fourgon de police contre lequel il allait s’écraser avec son vélo. Le décollage fut brutal : il passa une nouvelle fois par-dessus le guidon, frôla la luciole qui clignotait sur le pavillon de la bétaillère et atterrit quelques mètres plus loin, d’abord sur la tête, puis en glissant sur le ventre. - Quel acrobate ! s’exclama admirativement l’un des flics en ouvrant sa portière. Les trois autres descendirent à sa suite, tous aussi admiratifs que le premier. - Chef ! Y a un cochon d’Inde sur le gyrophare ! - Il est à moi ! s’écria Jésus en s’époussetant - Z’avez vu comme il est fringué ? dit l’un des flics aux trois autres. Et cette tronche, z’avez vu ? Il est déguisé en hydrocéphale oriental ! Y-a pourtant pas de cirque dans la région… Ce qui étonnait le plus les perdreaux c’était moins la tenue de Jésus que la forme de son crâne : après être encore tombé sur la tête, toutes ses bosses s’étaient réunies en une superbosse grosse comme une pastèque. Malgré sa calebasse alourdie, Jésus fit un petit bond tout en s’étirant pour saisir Gontran, toujours posé sur le gyrophare. Puis, l’ayant saisi, il se le posa de nouveau sur l’épaule. Du haut de la terrasse, Don Pino avait suivi le manège. Tony, tout en sueur, était venu le rejoindre au petit trot. - Tony ! lui glissa-t-il entre les dents, tu ne pouvais pas utiliser un silencieux au lieu d’ameuter tout le canton ? - Don Pino, s’excusa Tony, je ne pouvais pas prévoir… - On doit toujours prévoir ! lui rétorqua vertement Don Pino. Tu devrais quand même te mettre un peu de plomb dans la tête, ça t’aiderait à réfléchir ! Tout en parlant, Don Pino observait le petit groupe en bas de l’allée qui montait vers la terrasse. Deux flics encadraient Jésus en le tenant chacun par un bras, leur chef marchait devant, tandis que le quatrième fermait la marche en zigzaguant ; non point qu’il était alcoolique, mais il avait des problèmes d’équilibre à cause de troubles labyrinthiques à force de se curer trop profondément les oreilles avec des cotons-tiges. Lorsque le petit groupe arriva près de Don Pino, le flic qui était le chef lâcha un rot en se soutenant l’estomac. - Excusez-moi, fit-il en se raidissant. J’ai mangé des haricots et comme je suis constipé, au lieu de passer par en bas, ça sort par en haut ! La nature est bien faite, n’est-ce pas ? Pour ne pas être en reste, celui qui avait des troubles labyrinthiques enchaîna en lâchant une caisse : - Pour moi ça va, chef ! affirma-t-il en affichant une mine emplie de bonheur. Don Pino s’efforça de sourire à son tour pour faire bonne figure, mais les flics dans sa propriété, ça ne lui plaisait pas du tout. - Vous avez raison, répondit-il au chef qui était constipé, la nature est bien faite. Mais à part vos préoccupations digestives, que me vaut l’honneur de votre visite ? Grâce à son strabisme divergeant, le chef l’avait écouté en le regardant poliment de l’œil gauche tandis que le droit fixait Tony. - On voudrait juste connaître la raison de ces coups de feu, lui répondit-il sans plus d’amabilité. - Des coups de feu ? s’étonna Don Pino. - Oui, des coups de feu ! s’énerva le strabique. Avant que Don Pino ne puisse lui répondre, le chef tendit ses ongles noirs vers la baie du salon où le jeune Pipo étranglait Donna Pino. - Et ces hurlements de folle, c’est quoi encore ? - C’est mon petit-fils, un gosse gentil mais un peu espiègle, qui joue avec sa grand-mère. Curieux et méfiant comme le sont tous les flics, celui qui zigzaguait s’était déjà porté jusqu’à la baie du salon. Après avoir délicatement espionné ce qui se passait à l’intérieur il revint sur ses pas, tira le chef par la manche tout en tendant son autre paluche vers le salon. - Chef, dit-il à son chef constipé, y a une sorte de monstre bizarre qui étrangle une vieille. Qu’est-ce qu’on fait ? L’un des deux autres flics, également méfiant comme le sont tous les flics, avait profité de la perturbation pour glisser ses pattes fouineuses sous le veston de Tony. Il en tira le Python 357. - Et ça, demanda-t-il au chef en exhibant l’engin, qu’est-ce qu’on en fait ? Crispé dans une fureur froide, Don Pino se pencha subrepticement vers Tony. - Tu ne pouvais pas le jeter dans un fourré ? lui chuchota-t-il sans desserrer les dents. - Je pouvais pas prévoir, lui rechuchota Tony. Malgré son tempérament plutôt calme pour un hystérique, Don Pino se contracta de plus belle en lui balançant son regard noir. Il se mordilla discrètement le poing : celui-là, s’il ne se met pas du plomb dans la tête, je vais être obligé de le faire moi-même ! - Alors, chef, persistait celui qui zigzaguait, pour le monstre qu’est-ce qu’on fait ? On le laisse étrangler la vioque ou je le descends ? Le chef dirigea son œil gauche sur celui qui zigzaguait et le droit sur le Python 357. - Tout cela m’a l’air d’être très louche, dit-il. On embarque tout le monde ! On sera mieux au commissariat pour discuter. - Et le monstre ? insista encore celui qui zigzaguait. Le chef parut réfléchir, juste quelques secondes, puis il prit sa décision de chef constipé : - Arrache-lui la vioque des pattes et embarque-le comme les autres. Surtout ne le flingue pas , on aura peut être besoin de l’interroger. - Et la vioque, chef, je la finis ? - Non. On l’embarque aussi, des fois qu’elle aurait des choses à dire… * * * * Le chef poussa délicatement la porte, se courba légèrement en avant et glissa son strabisme divergent dans l’entrebâillement sans oser entrer avant d’y être invité. - Chef, chuchota le chef en direction de l’officier qui sirotait sa bière. On vous ramène du monde. Le supérieur lui fit signe d’entrer. Il entra donc, referma la porte derrière lui et, en se tenant toujours courbé, il s’approcha du bureau de l’officier. - Quel genre ? lui demanda ce dernier. - Pino La Cravouze avec une partie de sa smala ! L’officier se fendit d’un large sourire, liquida sa canette d’un seul trait et s’essuya prestement les lèvres d’un revers de main. - Ah ! s’exclama-t-il avec joie. Depuis le temps que je cherche à le coincer… Que lui reproche-t-on ? - Détention et usage d’arme de première catégorie, chef ! Ou en tout cas complicité de détention, chef ! - Tu me les fais entrer l’un après l’autre. Pino en dernier. - D’accord, chef, je vous envoie d’abord le dingue ! Jésus fut donc le premier à être conduit par le chef constipé dans le bureau de l’officier. Celui-ci le regarda un instant, hésitant et même incrédule, surtout à cause de la tronche de pastèque qu’il arborait ; il n’en avait jamais vu de pareille dans la nature, jusque-là persuadé que seuls les coups de Bottin assénés dans la bonne humeur lors de ses auditions quotidiennes pouvaient donner ce résultat. - Nom, prénom, date et lieu de naissance. - de Nazareth, Jésus, né en l’an zéro de l’ère chrétienne. Gontran lui mordit l’oreille en chuchotant : - Tu crois pas que tu pousses un peu ? - Pas du tout ! Je suis Dieu le Fils… Gouffarel est un ange, et Raphaël un archange ! - Et moi, je suis Dieu le Père ! ironisa Gontran. - Non, Dieu le Père, c’est Marcel. L’échange à voix basse entre Jésus et Gontran avait échappé à l’officier trop occupé à se frotter les yeux. - Jésus de Nazareth, Jésus de Nazareth… se répétait-il sans cesse. J’ai déjà entendu ce nom… D’un œil très exercé, il examina de nouveau Jésus, encore de la tête bien sûr, ça valait le coup, mais cette fois il descendit jusqu’aux pieds : la couronne d’épines, la djellaba les sandales, tout y était. - Évidemment, j’aurais dû m’en douter ! s’écria-t-il enfin. Et la bestiole, je suppose que c’est votre croix ? - Pas du tout, c’est Gontran de La Galinière, un journaliste de la Dépêche de l’Estaque ! - Évidemment ! s’exclama l’officier en levant les bras au ciel. Et pourrais-je savoir ce que vous, et monsieur de la Galinière, faisiez chez le Sieur Don Pino ? - C’était Pour récupérer Monsieur de La Galinière, resté malgré lui chez le Sieur Don Pino ! - Et pourrais-je savoir ce que faisait Monsieur de La Galinière chez Don Pino ? Sans laisser à Jésus le temps de répondre, il secoua fortement la tête et se donna une claque sur le front. - C’est vrai ! Sui-je bête !... Monsieur de La Galinière est journaliste. Il réalisait un reportage sur les pégreleux. Je me trompe ? - Complètement ! Il se cachait dans le poulailler pour ne pas que Donna Pino en fasse un civet. Quand je suis allé le reprendre, Tony nous a tiré dessus. En vérité, en vérité, je vous le dis, c’est un miracle qu’on soit encore en vie ! - En vérité, en vérité, je vous le dis, lui renvoya placidement l’officier, ici il n’y a pas de miracle ! Il se pencha sur son siège vers la porte ouverte d’un bureau voisin et se mit à gueuler : - Dédé ! Tu viens une minute ? Il faudrait que tu me foutes Jésus-Christ en garde à vue, emmène le registre ! Dédé se pointa avec le registre de garde à vue sous le bras. C’était un petit type tout rond, pas plus d’un mètre cinquante, mais bien campé sur ses pieds avec des panards atteignant le 48 si ce n’était du 50. Le regard de Dédé se porta sur Gontran. - Qu’est-ce qu’on fait de la bestiole ? On la confie à la SPA ? - Pas question ! s’insurgea Jésus. À la SPA… vous n’y pensez pas ?… - Dédé, cette bestiole, on dirait un cochon d’Inde, mais en réalité il s’agit de Monsieur de La Galinière, un journaliste de la Dépêche de l’Estaque. Je reconnais que ça ne se voit pas au premier coup d’œil, mais on a toutes les raisons d’y croire. Il sort du poulailler de Don Pino où Jésus-Christ l’a récupéré avant que Donna Pino n’en fasse un civet. Voilà toute l’histoire. Les deux hommes se regardèrent un instant sans rien se dire, les yeux plissés, la bouche pincée, puis l’officier rompit le silence en demandant à l’autre sur un ton entendu : - Tu me comprends ?… - Je crois, je crois… faisait Dédé en se frappant la tempe avec l’index. - En vérité, en vérité, je vous le dis, dit Jésus en levant l’index vers le Ciel, heureux celui qui n’a pas vu et qui a cru. - Pour l’avocat… demanda Dédé d’une voix hésitante, tu ne crois pas qu’on devrait d’abord… * * * * - Je suis heureux, heureux ! faisait Satan en frottant sa poitrine velue avec ses doigts crochus. Jésus est dans la merde ! Il va avoir besoin d’un avocat… Il disait cela en fixant Judas de ses yeux rouges aux pupilles vertes. Son sourire diabolique découvrait ses dents jaunes et pointues. - Tans mieux ! Tant mieux ! se réjouissait Judas en sautillant sur place. - Tu vas y aller ! lui dit Satan sans trop forcer sur sa grosse voix pour ne pas faire éclater les tympans. - Mais … Ô ! Grand Satan ? s’étonna Judas. Tu sais bien que je ne suis pas avocat ! - Justement ! lui rétorqua Satan toujours en se grattant sa poitrine velue. Avant de trahir le Père, tu vas enfoncer le Fils. Comme ça, toute la famille sera dans la merde et il n’en restera plus un pour sauver l’autre. - Mais… Ô ! Grand Satan, ces messieurs de la police ne vont pas me supporter. Tu sais bien que je pue des pieds ! - Justement ! Tu vas les incommoder et ça les rendra encore plus hargneux ! Allez ! Assez parlé ! Va te faire imprimer des cartes de visite à la va-vite et obéis ! Sinon… Hop ! Le café !… Il lui désignait le chaudron de café brûlant dans lequel Judas ne voulait pas aller. Alors, le faux derche disparut encore une fois dans le dédale de l’Enfer pour s’y faire imprimer des cartes de visite. Et aussitôt après, par la seule puissance satanique, il fut en un rien de temps expédié dans le commissariat de police où Jésus était dans la merde. Il atterrit directement devant la porte du bureau de l’officier, la poussa sans plus de formalité et se mit à gueuler en tendant sa carte de visite : - Salut à toi, Ponce Pilate ! Je suis Maître Judas Iscariote, avocat au barreau ! Je me transporte devant toi pour assurer la défense dudit interpellé Jésus de Nazareth. Le flic resta un instant figé puis il se prit la tête entre les mains… - Putain, c’est pas vrai ! Ils se sont tous filé rendez-vous ici… C’est pas possible ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? Bien que mal assis sur une chaise métallique, Don Pino éclata de son rire enroué et grinçant. - Et moi, je suis Caïphe ! s’écria-t-il en se frappant la poitrine. - Je veux voir mon client ! insistait Judas en agitant sa carte de visite. - Dédé ! Tu viens une minute ? Y a Maître Judas Iscariote qui demande à voir son client Jésus-Christ. - Putain ! fit Dédé en entrant dans la pièce. C’est lui qui chlingue comme ça ? - Oui ! s’exclama Judas avec bonheur. Je pue des pieds ! (Extrait 10) Toc-toc-toc. Saint Pierre frappait déjà fortement contre la lourde porte brûlante, fumante et rougeoyante. Satan leva l’index pour marquer l’événement : - Ah ! s’exclama Satan avec bonheur en levant l’index pour marquer l’événement. Le voilà ! Il faut donc que je te rende encore plus laid afin qu’il ne puisse point te reconnaître. Il fit quelques signes sataniques en sautant avec véhémence sur ses sabots crochus, envoya sur Judas une bave verte et lui souffla puissamment sur le citron. Aussitôt, Judas parut se dissoudre et se ressoudre à toute vitesse ! Surtout se ressoudre vu qu’il n’y avait qu’en Enfer que ce verbe existait. Satan n’y était pas allé avec le dos de la cuillère. En fin d’opération, Judas était méconnaissable. Il ne ressemblait plus à rien, pas même à l’horreur qu’il avait été depuis sa naissance. Il avait le nez flasque alors qu’avant il avait le nez flasque. Mais là, il l’avait encore plus flasque. Ses joues jadis creusées par la fourberie s’étaient gonflées comme des gorges de crapauds, ses lèvres fines et tombantes s’étaient inversées dans un éternel sourire figé et ses oreilles en chou-fleur étaient toujours en chou-fleur ! - Maintenant, tu es pire qu’une infamie, tu es innommable ! Donc tu n’as plus de nom ! Satan sortit alors un miroir d’on ne sait où et le planta sous les narines de Judas. - Regarde-toi, Chose ! s’exclama-t-il en vibrant comme une membrane de haut-parleur. Tu es méconnaissable ! Tu es mon œuvre ! Tout d’abord, en voyant sa tronche innommable se refléter dans le miroir, Chose regretta presque de ne pas avoir été transformé en excrément. Il se mira encore un bref instant et finit par se convaincre qu’il valait mieux être le plus moche pour se distinguer de toutes les autres mochetés de la Création. C’était en quelque sorte un honneur. Finalement, il se sentit plutôt satisfait de sa tronche innommable jusqu’à ce qu’une idée à la con ne vienne lui torturer les méninges : - Miroir magique, lança-t-il au miroir satanique, suis-je le plus moche de toute la Création ? Et cette saloperie de miroir magique satanique lui répondit en ricanant : - Tu es l’un des plus moches de toute la Création. Mais il y a encore plus moche ! - Qui ? Qui est plus moche que moi ? s’écria Chose horrifié par cette terrible révélation. Sans aucune pitié, le miroir lui répondit : - La plus moche c’est Blanche-Neige depuis qu’elle a bouffé cette pomme pourrie ! Chose aurait voulu en savoir davantage sur cette Blanche-Neige, mais le miroir éclata brusquement en une myriade de minuscules débris, car il n’avait pu supporter plus longtemps cette face immonde qui se reflétait en lui. Chose paraissait être contrarié par encore autre chose que sa face qui désormais faisait éclater les miroirs, même si elle n’était pas la plus moche de toute la Création. Il s’était un peu figé, presque boudeur, le regard fixé vers le sol, les narines frémissantes à la manière d’un bourrin en fin de course. Puis il leva ce regard figé vers Satan et lui dit sur un ton de reproche : - Tu as oublié quelque chose, Ô ! Grand Satan ! Mes pieds… Ils puent toujours, mais pas plus qu’avant ! - C’est vrai ! fut obligé de reconnaître Satan qui était également tracassé par cette Blanche-Neige. Si tu n’es que second pour la mocheté, pour l’odeur des pieds tu vas avoir la médaille d’or, c’est juré ! Il fit alors quelques autres signes en gargouillant et vomissant des mots magiques jusqu’à ce que des relents insoutenables, pires que ceux d’un munster avarié, se mêlèrent brusquement à la fumée de l’Enfer. Reniflant cette odeur, l’âne Mascarpone s’était raidi, avait tourné de l’œil et s’était effondré tout d’un bloc, dans un bruit sourd, en soulevant la cendre recouvrant le sol. - Ahahah ! s’écria Chose, je pue encore plus qu’avant ! Merci Ô Grand Satan ! Satisfait de son œuvre, Satan tourna les talons et se dirigea enfin vers la porte brûlante, fumante et rougeoyante de l’Enfer - Salut Satan ! dit Saint-Pierre à haute voix ce qu’il s’était répété à voix basse pendant plus d’un quart d’heure à poireauter devant la porte. Je viens chercher ton alchimiste. - Entre donc, Ô ! Vénérable Saint-Pierre ! lui répondit Satan en s’effaçant pour lui céder le passage. Puis, il se tourna vers Chose en tendant vers lui sa main velue pour le désigner au saint : - Le voici ! ajouta-t-il avec solennité. C’est le meilleur alchimiste de toute la Création. Saint-Pierre s’approcha d’un pas hésitant, tira un kleenex de la poche de sa robe de bure blanche parsemée d’auréoles. Pas des auréoles de saint, mais des taches qu’il s’était faites pendant les goûters offerts deux après-midi par semaine à la Maison des Anciens. Il se plaqua le kleenex sur le nez à cause de cette insupportable odeur de pieds qui empestait tout l’Enfer, et le dévisagea en silence pendant de longues minutes avant d’admettre que cette chose puante pouvait être un alchimiste. - Il est vraiment très moche ! On dirait une chose innommable ! reprocha-t-il à Satan. - Chose est bien une chose innommable, lui confirma Satan. Mais ce n’est pas le plus moche de toute la Création. - Ah ? fit le saint qui ne pouvait imaginer encore plus moche. - Non ! se mit à hurler Chose en bavant de rage. La plus moche c’est Blanche-Neige ! Salope ! - Ah ! fit alors le Saint en attendant que la phrase complète lui percute les neurones. D’un geste satanique, Satan décolla Chose du sol, remit l’âne sur ses pattes et le posa dessus. Puis il dit au Saint : - Tu peux l’emmener, ô sublime Saint-Pierre ! (Extrait 11) Grâce à ses oreilles en chou-fleur faites pour capter les sons les plus horribles, Judas se laissait guider par une rengaine poussée dans le lointain par une voix éraillée : Un jour mon prince viendra… un jour, mon prince viendra !… - Allez ! Trotte, Mascarpone ! braillait-il en claquant le cul de l’âne avec une branche de prunier. Filant en plein soleil sur la bande d’accotement de l’autoroute, Mascarpone suait toute l’eau de son corps. Cette rengaine les conduisit jusqu’à la forêt de la Sainte Beaume. - Je la tiens ! s’exclama Chose en serrant le poignard qu’il avait acheté le matin même au marché aux puces. Encore quelques centaines de mètres à travers les sentiers forestiers et ils arrivèrent dans une clairière où s’élevait une petite maison en bois. C’était de cette bicoque pourrie que venait la rengaine. À l’intérieur de ladite bicoque, les nains étaient attablés, la tête sous des torchons au-dessus de bols fumants. Ils se faisaient des fumigations à cause du terrible rhume qu’ils avaient attrapé en imitant Blanche-Neige qui se baignait à poil dans la flaque d’eau boueuse infestée de sangsues en contrebas de leur taudis. Et pendant que les nains tentaient de se déboucher les narines, elle braillait sa rengaine pour faire fuir les oiseaux, vu qu’elle voulait pas achopper la grippe aviaire. Elle en avait déjà bien assez sans s’exposer bêtement à une infection supplémentaire. Faut dire que lorsqu’il était venu la ressusciter par un baiser avant de l’enlever encore à moitié morte, le Prince Charmant n’avait pas joué la transparence. Pour son cheval blanc malade, il n’avait rien dit et elle avait attrapé la fièvre aphteuse. Il n’avait rien dit non plus pour les maladies vénériennes qu’il avait eu la bonté de lui coller avant la refiler aux petits nains au moment de se tirer. En ajoutant à cela les pustules qui lui avaient envahi la trogne après avoir bouffé la pomme pourrie, plus les maladies héritées des petits nains qui, eux non plus n’étaient pas exempts d’affections contagieuses, on comprend qu’elle n’avait aucune envie de se coltiner la grippe aviaire. Le chikungunya ramassé dans la flaque boueuse, son tænia récalcitrant et sa forme lente d’encéphalite spongiforme lui suffisaient à combler les creux de son existence. Elle s’arrêta brusquement de brailler, souleva son tarin déformé par l’encombrement de gros capillaires congestifs résultant de son alcoolisme avancé et huma fortement les effluves chargés qui lui faisaient frétiller les narines. - D’où vient donc cette bonne odeur de Munster maous-costaud ? demanda-t-elle aux petits nains. - C’est pas moi, j’ai pas pété ! lui répondit Simplet sans sortir sa tronche de dessous le torchon. A cet instant, on frappa à la porte et un hennissement de bourrique résonna dans la cour encombrée d’ordures décomposées sous l’action des asticots qu’elle préférait bouffer crus pour ne pas tuer les vitamines. - Serait-ce le Prince charmant qui revient ? s’étonna-t-elle en rougissant de bonheur. Elle se précipita, actionna joyeusement le pêne et fit jouer les gonds. La lourde porte s’ouvrit sur une tronche presque aussi moche que la sienne. Mais elle n’eut pas le temps d’établir la comparaison : sans même lui dire bonjour ni lui adresser quelque autre civilité, Chose lui transperça son énorme bide gonflé par la cirrhose avec son horrible poignard infesté par les germes du tétanos. Les nains se précipitèrent aussitôt vers la remise où ils avaient conservé le cercueil de verre pour le cas où… Ils y balancèrent hâtivement la dépouille de Blanche-Neige et, après avoir soigneusement refermé le couvercle pour confiner les odeurs et éviter la dispersion des microbes, ils retournèrent tout aussi hâtivement dans leur taudis pour terminer leurs fumigations (Extrait 12) Comme Luigi était totalement ignorant de l’Histoire, il se contentait d’agiter négativement le cigare tandis que Pépé se le grattait exactement comme Gouffarel l’avait fait juste avant. Ils n’étaient cependant pas au bout de leurs surprises, car ils ignoraient, et Gouffarel en premier, que Ravaillac avait une mère italienne qui lui avait donné pour prénom Pipo et non François comme on l’avait cru jusqu’à ce jour… De plus, et de plus en plus, il était évident que le roi Henri n’était autre que le Prince Charmant en personne, celui-là même qui avait une première fois ressuscité Blanche-Neige. Une première fois, passe, mais deux… ça pouvait en contrarier certains et notamment ce fameux Pipo Ravaillac qui trouvait ce genre de pratique contraire à la religion catholique. Or, monté sur son canasson blanc, le bon Henri filait vers l’est… et en poursuivant vers l’est, il finirait par atteindre la forêt de la Sainte-Beaume où se trouvait la piaule des sept nains et le cercueil de verre dans lequel Blanche-Neige pourrissait depuis plusieurs jours après avoir été lâchement poignardée par Chose. Ainsi, lorsque Henri IV arriva en vue de la clairière, la première odeur qu’il sentit fut celle des fumigations que les petits nains se faisaient pour se déboucher les narines. Ce en quoi ils avaient tort vu que dans le coin où ils vivaient valait mieux ne pas avoir la reniflette trop fine. Mais d’un autre côté, comme chacun le sait, à force de se traîner des sinusites on finit par achopper des otites. Et avec une bonne otite, c’est connu, on n’entend plus que dalle. Ils n’entendirent donc point le bruit que faisait le galop du cheval blanc en traversant la clairière. D’où leur surprise lorsque le bon Henri déboula dans leur taudis. - Où est-elle ? s’écria-t-il en déployant sa cape de soie. Aucun ne répondit, sauf Timide qui lui fit signe avec le pouce pour lui indiquer qu’elle était de l’autre côté, à l’ombre de l’auvent pour éviter que le couvercle en verre du cercueil ne fasse loupe sous le soleil. Car, si triste que fût sa mort, ce n’était pas non plus une raison pour faire cramer les vers d’une aussi cruelle façon. Il n’en fallut pas plus à Henri pour comprendre que sa belle était une fois de plus canée à cause d’un malfaisant qui lui avait planté un poignard rouillé dans son bide gonflé par l’ascite. Il sortit du taudis, en contourna la devanture, passa sous l’auvent, s’agenouilla devant le cercueil et en souleva le couvercle. - Ma poule ! dit-il à sa belle en déposant un baiser sur ses lèvres putrides. Aussitôt, Blanche-Neige écarta ses orgelets pour découvrir à son Prince le scintillement de ses mirettes. - Te voilà sauvée ! s’exclama le bon Henri en la serrant dans ses bras. Puis il ajouta en bombant le torse pour exhiber sa cage thoracique : - Fais un vœu, ma poule, et je l’exhausserai ! À peine sa poule entrouvrit-elle les lèvres qu’au seul refoulement échappé de son goulot, il comprit ce qu’elle voulait. Forcément, depuis plusieurs jours, elle n’était pas allée à la selle. Aussitôt, sans lui laisser prononcer un mot afin de préserver la couche d’ozone, Henri se redressa tout tremblant d’amour, retourna dans le taudis pour piquer le pot de chambre des petits nains et le ramena à sa belle. Elle découvrit alors ses dents pourries en se fendant d’un sourire, quitta son cercueil et souleva sa robe. Comparée aux effluves qui s’en échappèrent, l’odeur des pieds de Chose, faut bien le dire, c’était de la rose. On comprendra qu’à l’instar de l’âne Mascarpone, le Prince Charmant et son cheval blanc se raidirent, tournèrent de l’œil et s’effondrèrent d’un bloc. C’est ainsi que le bon Henri IV ne put jamais voir sa poule au pot…
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| La vengeance de Satan |