Dehors, le soleil commençait à peine à descendre vers les toits en tirant derrière lui un léger voile orangé. Après le vacarme du matin, la capitale retrouvait son calme en ce début de soirée. Plus tard, l’agitation allait reprendre de plus belle avec les bals de quartiers comme chaque année à la même date : c’était le 14 juillet.
Spouli déboutonna son manteau et en agita les pans pour se faire un peu d’air. Il en profita pour desserrer son foulard de laine.
Depuis son dernier accident de voiture il avait perdu la notion du temps. Pour lui, Pâques, Noël, le 15 août ou le 14 juillet, ça ne faisait pas de différence. Il se souvenait seulement que son docteur lui avait dit : « Sortez couvert, Monsieur Spoulianov. On ne plaisante pas avec le tréponème pâle, mais par les temps qui courent, demain ça pourrait être encore plus grave…»
Il avait donc opté pour le manteau plutôt que pour la pénicilline d’autant que le manteau il en avait déjà un en stock alors que pour les piquouses ce n’était pas de l’antibiotique qu’il manutentionnait dans le coffre-fort qui lui servait d’armoire à pharmacie. Seul problème, c’est qu’on ne guérit pas de la syphilis en portant un manteau, même en poils de chameau. Disons à sa décharge qu’il n’en était plus à un chancre près.
Il examina encore la photo plissée et ramollie dans le creux de sa main moite et fit une grimace.
« Beurk ! Seigneur... Quelle tronche ! »
Elle avait des yeux de vache, mais en moins expressifs, et une sorte de groin qui lui bouffait sa large figure aux joues molles et pendantes style boxer ou matin de Naples, parsemées de nævus surmontés de poils tirebouchonnés. Elle souriait. Si on pouvait dire…
Non. Finalement on ne pouvait pas dire : elle étirait ses boursouflures en forme d’anus dilaté qui lui servaient de lèvres histoire de montrer ses dents. Disons plutôt ses chicots ; enfin, ce qu’il en restait.
Spouli se mit à frissonner tout en chevrotant :
« Putain ! Y-a pas à dire, faut que je l’élimine ! Même pas pour l’oseille ; juste pour mon équilibre ! »
Cet état fébrile n’était pas innocent, il en avait l’habitude, c’était l’annonce d’une crise de paludisme dans l’heure qui suivait. Il glissa son œil vers le « tic-tac » de l’horloge crucifiée sur le haut de la cloison, compara la position des aiguilles à celle du soleil, en conclut qu’elle avançait d’une bonne heure. Il calcula que son palu allait se déclencher dans une heure, mais comme l’horloge avançait d’une heure, ça lui en laissait deux avant de plonger dans le coma. Cette arithmétique finaude lui avait déjà valu de passer sous un camion mais le choc reçu à la tête lui en avait effacé le souvenir.
Il lâcha le fusil sur le plancher et traversa la pièce encombrée de vieux meubles, sans doute plus anciens que feu son occupante vers laquelle il lança un regard avant de tirer la porte derrière lui. La vieille se balançait toujours à l’aplomb du lustre où il l’avait suspendue avec un cordon de rideau après le lui avoir bien serré autour du cou lorsqu’elle était encore vivante.
D’abord confiante, la vieille dame avait laissé entrer le Monsieur de la sécurité sociale venu lui remettre un mandat. C’est con les vieux, dès qu’on parle de sous, ça gobe tout, ça se ferait tuer pour un mandat. La preuve !
Puis, lorsque le Monsieur de la sécurité sociale sortit son cutter pour couper le cordon du rideau, elle lui demanda pourquoi il portait un fusil sous son manteau. Spouli lui avait souri et elle s’était mise à gueuler en se croisant les bras sur la poitrine comme s’il menaçait de la violer.
Pleine d’illusions, la mémé. Faut reconnaître que le Spouli avait un sourire plutôt vicelard, du genre qui trahit les intentions d’un délinquant, mais fallait pas s’y tromper : se faire les vieilles n’était pas son truc. Au-dessus de 30 ans, il ne violait plus personne. Son dernier coup lui avait valu dix piges, mais sans regret : c’était une Barbie, la coquine ! Évidemment, quand il l’avait pliée en avant, le minois dans la poubelle, il ne pouvait pas savoir que c’était un officier de police en planque avec toute une brigade dans son sillage. Encore que les pinces à la ceinture et le 9mm entre le jeans et la culotte auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. C’est vrai, quoi ! C’est plutôt rare les bourgeoises fouraillées de cette manière. Il avait cru à une vicieuse du genre qui se balade avec un flingue à la place d’un fouet. Petite déception côté ustensile. Il aurait préféré le fouet. En tous cas, bravo pour la célérité de ces messieurs de la police. Il avait eu tout le temps de lui remodeler les fondations aux normes antisismiques avant de succomber sous le poids de la force publique.
« Ta gueule, vieille bique ! avait-il épelé à la mémé qui n’avait pas même eu droit à son mandat. Je vais pas te violer… Je vais te pendre ! »
Et il la pendit sans la moindre attention que l’on doit naturellement aux personnes âgées. La prendre d’une main par la tête, de l’autre par les pieds et la tourner en sens contraire pour la transformer en spirale du genre attrape-mouches avant de l’accrocher au lustre, c’est pas des manières pour quelqu’un qui aurait appris le respect que l’on doit aux anciens.
Il avait choisi ce logement, non pas parce qu’il n’aimait pas les vioques, mais parce qu’il était situé au cinquième étage, pile en face et à même hauteur que celui de la grosse. Avec son fusil à éléphants il était sûr de ne pas la rater. Surtout avec des balles explosives. Mais là, c’était foutu. Elle ne réouvrirait pas ses volets avant le lendemain matin et il n’avait pas envie de moisir dans cette planque avec la chaleur de l’été et l’échauffement de la morte qui commençait à se décomposer en puant comme un Camembert. Elle n’allait pas tarder à attirer les mouches et ensuite les voisins. Et puis il y avait cette histoire de paludisme. Si on l’avait retrouvé là, tout recroquevillé, tremblant comme une feuille avec quarante de fièvre, un fusil à éléphants sur le plancher et la mémé accrochée au lustre, ça aurait fait mauvais genre.
Après avoir claqué la porte, il dévala l’escalier, déboula sur le trottoir où il réajusta son manteau et son foulard, remit ses lunettes noires et traversa en direction de l’immeuble dont la porte, normalement, devait se draper de noir dans les heures à venir. Il s’en frottait fébrilement les mains tout en jubilant :
« Je vais l’étrangler, la salope ! ».
La strangulation restait sa technique favorite ; il la préférait à celle des armes à feu qu’il jugeait plus froide et même contraire aux plaisirs du contact humain. Et puis, faut bien le dire, les balles explosives c’est du boulot à l’emporte-pièce, rien à voir avec la délicatesse d’un fignolage à la main. Dire que les jeunes d’aujourd’hui négligent cet artisanat au profit d’une industrie grossière ! On se dégomme du camion blindé au lance-roquettes, on se fait les banques au tractopelle… Quelle pitié ! Spouli se souvenait de ses débuts : on se la faisait peut être à la péteuse automatique, maximum au fusil à lunette, mais on épargnait l’architecture et on ne cassait pas le matériel, on respectait le bien d’autrui.
« Merde ! Le flingue ! » réalisa-t-il brusquement au terme de son analyse comparée des mœurs d’antan et des modernes. Il l’avait oublié chez la vieille. Un frais zéphyr de douce inquiétude provoqua un bref court-circuit dans sa mélasse sous-crânienne, mais après s’être pincé le front les idées lui revinrent en bouillonnant. Pas grave. D’abord la Mathilde, ensuite il retournerait en ces lieux festifs afin d’y effacer toute trace compromettante. Dans les immeubles anciens, une fuite de gaz, c’est possible, presque inévitable. Encore une contradiction du Spouli. Comme si cet avatar technique imputable à Gaz de France ne risquait pas de défigurer l’architecture du quartier !
(.....)
* * * *
Dans sa baignoire, vue d’en haut, on aurait vraiment dit une baleine ; et en plus elle chantonnait :
« Et dis-moi donc bergère, l’étang est-il profond ? – Et par ma foi, Monsieur, il descend jusqu’au fond ! – (le berger et la bergère en cœur) Et tralala lala déroula ! »
Au fur et à mesure qu’elle se brossait en agitant le long manche en plastique, une écume blanchâtre émanant de sa couenne un tantinet gélatineuse, se dispersait en surface pour aller se coller sur la ligne de flottaison.
Et puis il y eut le « DRING-DRING ! » disgracieux et brutal, installé depuis peu en remplacement des premières notes de la 9ème Symphonie de Beethoven. C’est qu’en vieillissant, elle devenait dure de la feuille et même une musique de sourd n’atteignait plus ses tympans. Alors elle avait opté pour moins mélodieux mais plus efficace.
A une heure pareille ce n’était sûrement pas le facteur. Ni cet emmerdeur de concierge qui avait l’habitude de s’occuper de tout, même de ce qui ne le regardait pas, vu qu’il était mort depuis une semaine d’embolie cérébrale. C’est fréquent après une chute accidentelle dans l’escalier. Surtout du cinquième étage. Faut dire qu’en se faisant aider à coups de godasses dans la tronche pour changer de palier, ça n’arrange pas les artères. Alors qui ? Ami ? Ennemi ?…
Question bête. Avec son caractère, à part le vieux Gus qui ne sortait plus guère, y avait belle lurette qu’elle n’avait plus d’ami, la grosse.
Et voilà que le « DRING-DRING ! » récidivait.
– J’arrive, j’arrive !
La ligne de flottaison chuta d’un seul coup comme la marée sous l’effet de la Lune, laissant derrière elle l’écume des jours car elle ne se décrassait qu’une fois par quinzaine. Aussitôt, elle enjamba le rebord de la baignoire tout en fixant le petit meuble à tiroirs dans lequel elle bichonnait une partie de ses ustensiles. Son œil méfiant laissait deviner qu’elle n’allait pas en tirer un flacon d’eau de Cologne mais plutôt le pétard de chez Beretta qui trônait sur un tapis de chargeurs prêts à l’emploi.
Elle se souvint alors qu’on devait lui envoyer un équipier, un vieux routard lui avait dit le Poulpe, quelqu’un d’expérience, un terrible, et de surcroît d’origine russe, une vraie garantie pour la résolution des calculs complexes.
Sa pudeur enveloppée jusqu’aux chevilles dans une vaste robe de chambre, la main droite dans la poche droite et l’index sur la gâchette du Beretta, elle fila en soulevant son obésité sur la pointe des pieds. Pas question d’aller coller son œil contre la porte ; le coup du pruneau à travers le judas, elle connaissait pour l’avoir déjà pratiqué. Elle traversa le petit vestibule, biaisa par la cuisine et atteignit la porte de service qu’elle entrouvrit avec précaution. De là, elle avait la vue sur l’enfilade du couloir et sur le mec au manteau en poils de chameau qui s’acharnait sur la sonnette. En le voyant, elle fut prise d’un léger tremblement et d’un petit rire nerveux. Spouli pivota vers elle.
– Madame Mathilde ? Oui… Suis-je bête !
– Evidemment que tu es bête ! lui rétorqua la grosse.
Elle s’était approchée, lui avait pris la main sur laquelle il avait fixé son œil et la lui retourna.
– Tu avais besoin de ça pour me reconnaître ?
Spouli ne put dissimuler son air idiot en lui balançant un sourire gêné.
– C’est que…depuis le temps… balbutia-t-il du bout des lèvres.
– Le temps ? On s’est vu y a pas six mois. La soirée libanaise, ça te dit rien ?
– La soirée libanaise ?
Non, ça ne lui disait rien, ça se voyait à sa tête qui oscillait de gauche à droite et inversement, les narines un peu dilatées et les lèvres pincées. Il avait beau farfouiller dans le trou noir qui lui encombrait le cigare, rien ne remontait en surface. La grosse insista :
– Oui, la soirée libanaise, espèce d’étron ! C’est comme si tu l’avais passée dans une paire de fesses avec l’œil rivé sur le croupion de cette blondasse à gros nichons. Tu t’en souviens pas ?
Croupion, fesses, nichons… Voilà des mots qui le ravissaient. Il durcit encore ses lèvres en les retroussant pour montrer ses dents serrées comme s’il était en train de se débarrasser d’un bouchon. Mais non, rien à voir avec le colon, c’était plus poétique : il se voyait fringué en tyrolien avec piolet, cordage, short en cuir, boléro vert, chapeau à plume, chaussures hautes et chaussette en laine, basculant la drôlesse sur un capot de bagnole pour lui escalader les miches.
– Ah ! La salope ! fit-il en frissonnant.
– Tu t’en souviens ?
– Non.
– Et que tu as fini à l’hosto, pauvre connard, tu t’en souviens ?
– Du rififi ?
– Non. Tu t’es cassé la gueule en te posant à côté du tabouret. En tous cas, tu vas retourner d’où tu viens. Il n’est pas question pour moi de bosser avec un taré.
– Travailler avec toi ? s’étonna le sbire. Bien sûr que non !
Il tendit les mains en agitant rapidement ses doigts crispés comme des serres de rapace.
– Je suis venu pour t’étrangler ! lui dit-il en s’illuminant de plaisir.
Mathilde éclata d’un rire en chasse d’eau, bien résonnant, bien gras, presque comme si elle se gargarisait avec un reste de pot-au-feu.
– Comment ferais-tu ? Explique-moi… avec tes petits doigts pleins d’arthrose ?
Elle le saisit par le revers du manteau et le tira jusque dans la cuisine en repassant par la porte de service. Là, elle le poussa sur une chaise égarée au milieu d’une pile d’assiettes sales abandonnées à même le sol, vu que l’évier en débordait déjà et que le plan de travail comme la table étaient encombrés de casseroles noircies et autres sacs poubelles squattés par des cancrelats.
– Dis, Mathilde, couina Spouli en se pinçant le blase, tu trouves pas que ça cocotte chez toi ?
– T’occupe pas du désordre, lui rétorqua méchamment la grosse. Pose ton cul et écoute-moi bien : tu vas dire au Poulpe que je veux pas t’avoir dans les pattes ! Qu’il m’envoie quelqu’un d’autre, s’il y tient, mais pas toi !
Elle aurait voulu lui flinguer le moral qu’elle ne s’y serait pas prise autrement. Le détraqué ne put masquer son désarroi :
– Pourquoi pas moi ? Je t’assure que je peux y arriver, se mit-il à geindre.
Mais le moral, c’est comme l’Océan, ça monte et ça descend. La bovine n’eut pas le temps de rouvrir son caquet qu’il reprenait déjà sa tête normale d’assassin en maraude, l’œil illuminé par une autre idée à la con :
– Ou si tu préfères, au lieu de t’étrangler, je peux aller acheter un couteau… Tu peux le dire, y-a pas de gène entre nous.
La Mathilde était patiente, mais fallait pas trop la pousser. C’était une imprévisible, une inconséquente, du genre qui ne mesure pas la portée de ses actes.
– Allez, ça suffit ! grogna-t-elle vu qu’elle n’avait pas envie de rire.
(.....)
* * * *
Le mec, un gros rougeaud portant bacantes en guidon de vélo, le ventre en partie recouvert d’un torchon élimé bouffé par la crasse, semblait sortir d’une lointaine époque où l’ancêtre de l’homo sapiens marchait encore à quatre pattes. Lourd et silencieux, il s’approcha des deux hommes attablés tout en reniflant fortement, sans doute à cause d’une mutation de type darwinien. Suffisait de le regarder pour comprendre qu’il était en train de changer de branche. Il avait muté au porcin et poursuivait vers sa transformation en mortadelle. De ses petits yeux profondément plantés dans leurs orbites, il fixait le Major en se tournant les bacantes entre le pouce et l’index. On aurait pu croire à un tic, genre truc irrépressible, comme s’il avait besoin pour exister de se tourner quelque chose en permanence histoire d’occuper ses phalanges, et donc les moustaches quand ce n’était pas les roubignoles.
Il s’approcha encore du Major, presque à lui planter sa moustache dans l’œil pour lui sortir avec emphase :
– Vous aussi ?
C’était bref, mais fallait pas lui en demander plus. Son sourire béat surplombait à peine un index tendu, déjà transformé en andouillette.
Sans se départir de son flegme, John se palpa le blase. Non, rien de pareil ne lui était encore arrivé, il n’avait toujours pas un sauciflard au milieu de la figure. Le mutant se mit alors en devoir de lui préciser aussitôt :
– Pas le nez, Monsieur ! Vos moustaches !
Le porcin avait beau sourire, c’était peine perdue ! Estimant que la rousseur flamboyante des siennes ne pouvait souffrir pareille comparaison, John s’adressa à son compagnon de table, faisant mine de ne pas avoir entendu.
– Que prenez-vous, mon cher Edouard ?
– Je n’ai pas très faim, lui répondit le bel Edouard. Je vais m’en tenir au plat du jour.
– Qu’est-ce ?
Edouard lui tendit la planchette griffonnée à la craie. John fronça les sourcils, le temps de décrypter le barbouillis genre nouvelle orthographe.
– « Les trippe de la patraune » ? Tiens donc ! fit le british habitué à bouffer de la gélatine. Ce n’est plus de saison mais je vais faire comme vous.
– Alors, deux plats du jour, commanda Edouard à la mortadelle en cours de finition.
Vexé, vu que personne ne s’intéressait à ses bacchantes, le lourdaud repartit vers la cuisine en bougonnant.
Sans s’en préoccuper Edouard prit un air vaguement mystérieux.
– Dites-moi, John, que pensez-vous de ce fait divers, vous savez, cet homme qui est tombé d’un immeuble de l’avenue Foch ? C’était dans le journal de ce matin. L’avez-vous lu ?
– Oui. Un certain Spoulianov, n’est-ce pas ? Franchement, je n’en pense rien. Meurtre ? Suicide ? Accident ? En tous cas, ce nom me dit quelque chose. Je suis sûr de le retrouver quelque part dans mes archives.
– Vous les avez conservées ?
– Bien sûr ! Surtout depuis que je suis venu m’installer en France. Vingt ans déjà ! Comme le temps passe…
John Wesbury venait de négocier allègrement le virage de la soixantaine après avoir bourlingué un peu partout sur la planète en sa qualité d’officier de sa gracieuse Majesté. Il en avait gardé l’élégance dans la tenue et la finesse dans le discours, hormis quelques dérapages lorsqu’il était en manque. Grand et mince, avec le menton en galoche et des yeux bleus surmontés de lourdes paupières, il puait l’archétype de l’insulaire consanguin sans qu’il soit utile d’entendre son accent.
Et puis il s’était exilé en France pour une bêtise : il s’était brouillé avec la famille Royale sans l’avoir jamais approchée. Même de loin, il ne pouvait plus supporter Elisabeth pour cause de ressemblance exagérée avec son ex-épouse. Une salope de première qui lui avait vidé son plan d’épargne avant de filer à l’anglaise avec un portugais couvert de bagouses et de poils sur la poitrine.
Vraiment une bêtise, un mouvement d’humeur incontrôlé, alors que d’autres à sa place auraient béni l’inconscient vu qu’à ce prix, le plus escroqué des deux c’était le portugais. Le solde du carnet n’était même pas suffisant pour couvrir les frais de voyages. Car le beau latin, sous ses airs casaniers, il allait lui en faire voir du pays à la bourgeoise ! Surtout des pays chauds, genre Egypte ou Sénégal.
Il faut bien reconnaître aussi que ce drame sentimental était le fruit d’une erreur, car le major n’était pas fait pour le mariage, mais plutôt pour renifler comme un clébard lorsqu’il s’agissait de dénicher un trucidé, même sous une dalle de béton !
En tous cas, sur ce coup il n’avait rien vu venir. Normal. Madame Soleil en personne n’aurait pu prévoir l’enlèvement de son accidentelle moitié par un être humain, vu qu’après quelques mois de mariage elle s’était métamorphosée en cageot dans lequel des épiciers n’auraient pas mis leurs courgettes. L’affirmation aurait été plus pertinente au singulier, mais ça aurait pu faire jaser.
En tous cas, Wesbury n’en faisait pas une affaire de courgette, mais seulement de gros sous. Et se faire piller par son officielle, il ne l’avait pas digéré !
Le maître des lieux ressurgit de la cuisine, une assiette dans chaque main. Et vlan ! Sans aucune délicatesse il les balança sur la table en couinant :
– Voilà les trippe de la patraune pour ces Messieurs !
C’était des vraies, y-avait pas de doute. En tendant l’oreille on aurait pu les entendre bêler ! Et sauf à être de mauvaise foi, on pouvait pas dire que le vert collé dessus ne venait pas direct des pâturages.
John eut un mouvement de recul.
Faut reconnaître que pour chlinguer, ça chlingait ! C’était comme si elles venaient à peine d’être digérées par un goulu trahi par la dysenterie, vu qu’elles étaient encore chaudes. Faut se mettre à la place d’un british qui a plutôt l’habitude de bouffer tiède.
– Pouah ! laissa-t-il d’ailleurs échapper malgré sa courtoisie habituelle. Sans vouloir vous offenser, Sir, ça pue !
L’autre s’empourpra.
– 10 euros l’assiette, Monsieur ! grinça-t-il dans sa moustache. A ce prix-là, vous ne voudriez pas aussi avoir le cul de la patraune, non ?
Aussitôt, pivotant comme une toupie sur ses pieds dodus, l’œil mauvais et la voix aigre, il lança vers la cuisine :
– Gisèle !
Aussi sec, comme si elle répondait au doigt et à l’œil, la Gisèle ouvrit la porte en lui flanquant un grand coup de godasse. C’était sans doute la seule façon de faire, vu qu’elle était à demi dégondée. La porte bien sûr. Mais la Gisèle aussi, ça se voyait à son allure ; question d’osmose. C’est souvent le cas dans les vieux couples. Sauf que pour elle le processus avait plutôt viré au phacochère en dépit des affirmations de ce putain de Darwin qui ne jurait que par les singes !
– La voilà ! beugla aussitôt le mâle du phacochère sur un ton menaçant.
Il s’était brusquement plié en avant pour amplifier sa résonance de caisse, l’index sentencieux pointé vers la bestiasse.
(...)
* * * *
– Alors, Capitaine, ça avance cette affaire ?
– J’avance, Patron, j’avance… Je me suis d’abord intéressé au personnage, ensuite j’irai rendre visite aux occupants de l’immeuble. En résumé, on a une sorte d’épouvantail qui s’écrabouille sur le trottoir, on le transporte aux urgences, fracassé mais pas encore tout à fait mort, on le plâtre de la tête aux pieds et puis, hop ! Il passe l’arme à gauche. Donc, direction la morgue…
– Je sais tout ça, je sais ! Mais le personnage ? Connu ? Inconnu ?
– Archi-connu, Patron !
Le Commissaire était du genre qui pose des questions sans écouter les réponses, vu qu’il avait le cerveau entièrement parasité par l’obsession de la bouffe. Ce goinfre était comme une équation de haute voltige, avec pour inconnue le temps qu’il mettrait avant d’exploser. Ses sous-fifres tentaient bien de la résoudre à la calculette scientifique mais, même en faisant intervenir la constante de Planck, hormis ceux de sa vésicule biliaire, le principe d’incertitude d’Heisinberg était là pour contrarier les calculs. Et Heisenberg, pionnier de la mécanique quantique, prix Nobel de Physique, c’était quand même pas un con ! En attendant, le boulimique occupait toujours une grande place dans le vide de l’Univers d’où il sévissait avec ses dialogues de sourd :
– Rien ne prouve que ce soit un accident, poursuivait-il avec acharnement. On a quelque chose sur lui ?
Pizza se pinça les tempes entre le pouce et le majeur, le regard rivé au sol. Il en avait visiblement gros sur la patate comme toujours lorsque la fin de mois pointait à l’horizon. D’abord y-avait ses blondes qu’il aurait bien voulu oublier mais qui lui collaient à la peau comme des sangsues, ensuite y-avait Lulu qu’il n’arrivait pas à se sauter et puis il y avait ce gros qui lui pompait le peu d’oxygène qui lui restait.
– Je vous ai dit « Archi-connu, Patron ! », lui répondit-il sur un ton agacé. Un casier long comme le bras : vols avec violences, escroqueries en tous genres, viols, et même mis en examen plusieurs fois pour meurtre. Mais là, faute de preuve, il s’en est toujours tiré par un non-lieu. Il totalise quand même un paquet d’années de tôle.
Il avait beau prendre son air de martyre, le Commissaire était un mec sans pitié. Il insista encore :
– Croyez-moi, Pizza, ce type n’est pas clair ! Grattez, grattez, je suis sûr qu’il y a quelque chose d’intéressant là-dessous ! Il a un casier ? Vérifiez s’il a un casier, Pizza !
Sur ces bonnes paroles, le Commissaire Cassoulet planta le Capitaine entre deux portes et retourna dans son bureau pour sa branlette hebdomadaire. Enfin, c’est ce que disaient les mauvaises langues. Car malgré son allure placide, c’était un nerveux le Commissaire, il lui en fallait bien une quotidienne après le repas pour apaiser ses pulsions sexuelles et faire chuter sa tension artérielle. Sinon, il se tapait des flatulences qui lui gâchaient la sieste. Alors, pour ce qui était de l’hebdomadaire, faut dire en insistant que c’était de la pure invention ! C’est dire aussi que les médisants, les jaloux, on en trouve partout, même dans la police !
Lorsque la porte de Cassoulet fut bien close, l’agent Labavure quitta prestement son comptoir d’accueil.
– Chef ! J’ai plus un seul crapaud dans le hall. On se fait un apéro ?
Faut préciser que Pizza ne s’appelait pas plus Pizza que l’autre Cassoulet. Ils se collaient tous des surnoms dans cette tôle, souvent à cause de leurs préférences gustatives. Quant à Labavure, c’était un con qui se prénommait Marcel. Pizza l’avait fait interdire de voie publique pour avoir tabassé un prof qui conduisait ses jeunes élèves au jardin des plantes. Il l’avait pris pour un pédophile en train d’enlever des enfants. Le prof, avec un gosse ou deux, il aurait pu confondre ; une méprise ça peut arriver à tout le monde, mais avec une trentaine qui chantait « Jeaneton prend sa faucille » ça pouvait pas se confondre avec « Le curé de Camaret »… Et j’en passe... D’où son surnom. Si le monde n’était pas aussi injuste, le Marcel aurait déjà eu sa place dans le Guinness pour le record de la connerie. En tous cas, un petit pastis en guise de digestif, ça ne pouvait plus faire de mal à ses neurones vu que depuis longtemps ils s’étaient carapatés aux Baléares. Je dis aux Baléares comme j’aurais dit ailleurs ; façon d’expliquer que l’alcool n’avait plus grand chose à lui ronger sous la casquette. Restait le foie, bien sûr… Mais plus facile à contrôler, vu que le foie c’est pas comme le cerveau, ça dessèche pas en sourdine, c’est même l’inverse, ça gonfle, c’est moins sournois, ça alerte son proprio par les crans de la ceinture. Et si on est juste un peu attentif, au douzième cran on va consulter ; on n’attend pas de devenir transparent comme une méduse. Ou alors, faut aimer les méduses.
(...)
* * * *
Déjà tout petit, alors que ses camarades d’école voulaient être pompiers ou aviateurs, Joe La Touffe rêvait d’être assassin. Pas un seul n’est devenu pompier ou aviateur tandis que lui, une fois adulte, même si c’était pas du top niveau, il était resté fidèle à ses ambitions de jeunesse.
Le reste non plus n’était pas franchement terrible. Côté physique il faisait penser à un petit buffle flanqué d’une tronche de pubis. D’où son surnom à cause des poils frisés qui lui dégoulinaient sur les oreilles. Enfin, si on pouvait appeler ça des oreilles. Elles faisaient plutôt penser à des sortes de gros beignets bien ronds qui eux-mêmes faisaient encore penser à autre chose, si vous voyez ce que je veux dire ? Quant à son blase, il faisait penser à une carotte qui lui aurait traversé la tête comme s’il s’était fait sodomiser par la nuque ! A croire que sa mère avait eu une grossesse difficile, tourmentée par les fruits et légumes. Y-en a qui ont des envies de cerises, d’autres de prunes ou de fraises, elle, s’était probablement de carottes. Ou alors, c’était une mystique, ou une intellectuelle qui en avait pincé pour la mythologie grecque. C’était pas possible d’expliquer autrement la tronche de sa progéniture !
Pas aidé le Joe. D’autant qu’il ne pouvait pas compter sur sa beauté intérieure pour compenser. De ce côté, disons-le sans pudeur, ça donnait plutôt dans l’irréel, le dantesque, le cauchemar, la fièvre jaune…
Il lui aurait pourtant suffi de rester peinard dans sa retraite et de se la couler douce avec sa poulette et le petit magot accumulé tout au long d’une vie laborieuse d’escroc, de maquereau et d’assassin. Mais non, il lui fallait se torturer les méninges avec des relents de vengeance. S’il en avait été encore capable, il aurait exterminé la moitié de la planète pour assouvir la haine qui le rongeait de l’intérieur.
Quand il apprit la mort de Spoulianov, tout d’abord il éclata de joie. Ce fumier de Barnabé lui avait piqué un contrat dans les années 80. Depuis, il ne cessait de faire brûler des cierges à Notre-Dame en priant Saint-Antoine pour qu’il fasse crever ce malhonnête dans d’horribles souffrances. Puis, la joie retombée, il s’était demandé si des fois… On lit tellement de conneries dans les journaux ! Et lorsqu’il s’était mis des choses en tête, le Joe, y avait plus moyen de le raisonner. Fallait qu’il contrôle, qu’il fouine, qu’il vérifie par lui-même, et qu’il sache de façon sûre et certaine s’il avait été exaucé ou s’il devait continuer à investir dans le cierge.
Sapé comme un milord à bord de sa grosse Mercedes noire, il fit plusieurs fois le tour de l’hosto avant de découvrir le petit panneau fléché indiquant le dépositoire. Il aurait pu le voir plus tôt, mais à cause de son penchant pour les idées préconçues, il avait lu « suppositoire ». Comme s’il pouvait y avoir un pavillon spécialisé dans ce genre de boulot ! C’était un vrai cave, le Joe. Rien que pour se faire piquer un contrat par le Spouli, fallait déjà qu’il en tienne une couche. Ce qui ne l’empêchait pas de bichonner sa prestance : costard noir, godasses vernies, des bagouses plein les doigts, épingle à cravate, gourmettes aux poignets, sans oublier la montre à dix plaques, et le tout, bien sûr, en or massif. La classe, quoi !
Il était déjà 19 heures lorsqu’il se pointa devant le dépositoire. L’entrée principale était bouclée ; on apercevait juste une lueur lointaine derrière le store d’une baie vitrée. Il gara son carrosse, en referma pieusement la portière, lui donna une tape affectueuse sur le coffre comme sur le cul d’un bourin et s’en éloigna lourdement en traînant sa masse graisseuse pour faire le tour du bâtiment.
Côté nord, légèrement en contrebas, il aperçut une porte métallique dans la pénombre d’un renfoncement. Une chance pour lui, elle n’était pas bouclée. Elle donnait sur quelques marches au-delà desquelles se trouvait la petite lueur déjà aperçue à travers le store de la baie. C’était une simple veilleuse allumée au fond d’un couloir bleu ciel, percé de chaque côté de portes à double battant.
Il respira à pleins poumons avant de s’engager lourdement dans l’escalier. Il n’aimait pas ce genre d’ascension plutôt pénible pour son cœur devenu fragile au fil du temps. Encore que, pour un infarctus, il était au bon endroit ; pas de frais de transport, personne à déranger sauf, peut être, le petit mec en blouse grise perché sur le palier qui le regardait grimper vers lui en affichant un sourire figé.
– Ce passage est réservé au personnel, monsieur, lui lança sèchement le maigrelet. De plus, nous sommes fermés. Il faut revenir demain à partir de 8 heures.
Joe avait eu le temps de grimper jusqu’à lui. Il se gratta voluptueusement la cravate, déboutonna calmement son veston, dégaina un magnifique Colt 45 et lui en appuya le canon entre les deux yeux.
– Si tu continues à dégoiser, lui répondit-il tout aussi sèchement, demain tu seras mort, connard ! Je veux voir Barnabé Spoulianov ! Et fissa ! Un accident est vite arrivé, j’ai un début de Parkinson dans les doigts.
L’autre fut instantanément contaminé par une tremblote qui le secouait de la tête aux pieds. Il parvint tout juste à tendre la main vers l’une des portes dans le couloir.
– C’est là, monsieur. Le 69, lui dit-il d’une bouche devenue soudainement pâteuse.
Joe éclata d’un rire bête. Faut dire que personne ne l’avait jamais entendu rire intelligemment.
– Cunnilingus ! fit-il en se tortillant.
– Pardon ?
– Ben oui ! Vous avez dit 69 ! Marrant, non ?
Non. L’autre n’avait pas l’air de se marrer, alors que d’habitude personne n’aurait osé se retenir de rire lorsque Joe donnait dans la finesse, tant il était réputé pour son humour percutant. Il le fixa un bref instant et… Vlan ! Il lui refila un superbe coup de crosse derrière la nuque. Les traits déformés par la douleur, presque rebelle, l’insolent se mit à gueuler :
– Aïe !
Joe en resta pétrifié ! Normalement, le connard aurait dû tomber raide, sans poser de question, sans faire de commentaire. Merde ! Voilà qu’il était toujours debout et osait même se plaindre comme si Joe avait une tronche de mur des lamentations !
– T’es pas assommé ? Putain, je perds la main ! gémit l’artiste.
Et re-vlan ! Bien placé sur le sommet cette fois. Deux grosses bosses pour le récalcitrant, mais toujours debout. Re-re-vlan ! Encore un autre, puis toute une rafale, mais que dalle ! Joe en avait les larmes aux yeux ! Quand on a affaire à un sensible, c’est pourtant connu, faut lui faire plaisir sans attendre l’arrivée des sanglots ! Si le mec avait été plus attentif aux souffrances humaines, il se serait couché tout de suite au lieu de faire le pitre en exhibant les patates qui commençaient à lui sortir de la tronche. Mais c’était un peut tard pour faire la nique à Joe en s’étendant délicatement sur le carrelage. Fallait quand même pas le prendre pour un con ! Le mot aurait été trop faible. Aussi, sans se perdre dans des détails mesquins, il lui balança un bon coup de savate entre les quilles histoire de le faire se mettre à genoux, puis un autre dans la gueule et un troisième dans l’estomac. Il n’y avait aucune méchanceté là-dedans, c’était juste une assurance tranquillité souscrite pour un bon quart d’heure, le temps de se laisser guider par son sourire carnassier jusqu’au tiroir 69.
Rien qu’en tendant sa main vers la porte il en était tout ému, car sous ses airs bourrus, c’était un émotif le Joe. L’idée du Barnabé refroidi lui faisait voir Saint-Antoine en médaillon dans un halo laiteux sur le bleu de la peinture. Le cœur battant, tout attendri, il tourna la poignée d’un coup sec.
– A nous deux, vieux fumier ! Je vais pouvoir te cracher à la gueule ! fulmina-t-il avec délectation.
Il tira la pochette blanche de son veston pour essuyer la sueur qui lui dégoulinait dans les yeux et respira profondément en examinant la pièce. Elle était toute blanche, en forme de couloir avec une fenêtre dans le fond, un bureau et une armoire métallique à gauche et des casiers à droite. Il repéra immédiatement le 69, juste en plein milieu, presque au raz du sol.
Comme il ne pouvait pas se courber à cause de ses douleurs vertébrales, il choisit de s’agenouiller sur le côté, plein de reconnaissance pour Saint-Antoine. Puis, avec volupté, il fit glisser le tiroir jusqu’à ce que le cadavre soit entièrement sorti du frigorifique. Enfin, trépignant comme un gamin un soir de Noël, il fit glisser le linceul jusqu’aux pieds du défunt, saisit délicatement son épingle à cravate et la planta profondément à plusieurs reprises dans le plâtre qui en enrobait le corps et les membres.
Joe en était tout bouleversé ; c’était un vrai plaisir ! Une jouissance ! Mieux, une bénédiction ! En zieutant cet emplâtré à la gueule verdâtre, aux lèvres gercées, il se disait que la justice divine, c’était pas du caca, ça existait ! Sauf que Barnabé, trop éloigné des choses célestes, sans plus de respect pour Saint-Antoine que pour Saint-La Touffe, pas même pour le Bon Dieu, se permit de lui faire le coup de la résurrection (...)